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Willy Cretegny: «Le libre-échange est extrêmement dommageable pour la planète»

L'affiche du comité référendaire contre l'accord de libre-échange avec l'Indonésie montre un orang-outan luttant contre les flammes, avec le slogan «Stop huile de palme». Cette espèce de grands singes est menacée d'extinction en raison de la déforestation. stop-huile-de-palme.ch

Les Suisses votent le 7 mars sur l’accord de libre-échange avec l’Indonésie. Au-delà de la question contestée de l’huile de palme, c’est l’ensemble du mécanisme qu’il faut remettre en cause estime le référendaire et vigneron bio Willy Cretegny, car il suit uniquement une logique de profit au détriment de la gestion des ressources.

Ce contenu a été publié le 26 janvier 2021 - 12:35

La Suisse doit-elle mettre en œuvre l’accord de libre-échange commercial signé avec l’Indonésie? C’est la question à laquelle vont devoir répondre les citoyennes et les citoyens le 7 mars prochain.

Le traité permet de faciliter les exportations suisses en levant la quasi-totalité des taxes douanières et certains obstacles techniques. Les droits de douane sont aussi supprimés pour les marchandises industrielles importées en Suisse. Des réductions de tarifs sont prévues pour certains produits agricoles, par exemple l’huile de palme dont l’Indonésie est le premier exportateur mondial.

L’accord contient un article spécifique sur le développement durable, dans lequel les parties s’engagent à préserver l’environnement ainsi qu’à respecter les droits humains et les droits des travailleurs. Il est spécifié que l’huile de palme ne pourra bénéficier d’un rabais des taxes douanières que s’il est produit de manière durable.

Willy Cretegny est à l’origine du référendum contre cet accord, avec notamment le soutien du Parti écologiste suisse, des jeunes Verts et de la jeunesse socialiste. Pour ce vigneron bio installé dans le canton de Genève, c’est tout le fonctionnement des échanges commerciaux qu’il faut remettre en question.

swissinfo.ch: Qu’est-ce qui vous dérange dans le principe du libre-échange?

Willy Cretegny: Son objectif est de réduire ou de supprimer toutes les mesures tarifaires et non tarifaires, alors que celles-ci sont extrêmement importantes pour permettre des échanges équitables et éviter la distorsion de concurrence. Les taxes rééquilibrent les prix d’une économie à l’autre et ont un impact crucial sur un problème majeur: la surconsommation. Avec le libre-échange, on a accès à énormément de biens à des coûts qui n’ont aucun lien avec notre pouvoir d’achat, donc on consomme toujours davantage. Et la distorsion de concurrence fait disparaître des pans entiers de l’économie locale, qu’elle soit ici ou ailleurs.

Je prends souvent l’exemple d’IKEA qui produit la majorité de ses meubles à bas coûts en Asie, les importe en Europe et en Suisse pratiquement sans taxe puis les vend à des prix très réduits, ce qui a détruit la plupart des fabricants de meubles de nos régions. Les employés sont payés en respectant la convention collective, mais ce sont des salaires qui nécessitent l’aide de l’État pour leur logement et pour leur assurance-maladie. Et au final, la famille qui détient l’entreprise est l’une des plus riches de Suisse. En supprimant les mesures tarifaires, le libre-échange est un outil de défiscalisation.

Le vigneron bio Willy Cretegny. Keystone / Salvatore Di Nolfi

Que proposez-vous à la place?

Je milite pour des accords d’échange gagnants-gagnants pour les pays exportateurs et importateurs, afin de permettre à toutes les économies locales de fonctionner. Je propose simplement de reconnaître l’importance des mesures tarifaires et non tarifaires.

On appelle cela du protectionnisme, mais pour moi c’est une politique d’ouverture car elle est basée sur le respect des choix de chaque peuple, alors que l’OMC et les accords de libre-échange reposent uniquement sur la croissance du commerce ainsi que le profit. Aujourd’hui on nivèle, on uniformise, on est en train de développer un système extrêmement dommageable pour la planète en termes d’environnement, de pollution et de surconsommation.

La Suisse devrait montrer l’exemple. Bien sûr, on ne peut pas changer nos pratiques du jour au lendemain, car nous sommes déjà engagés dans plusieurs accords. Mais nous devons donner dès aujourd’hui un mandat différent à nos négociateurs afin que les traités prennent en compte ces questions sociétales et environnementales et qu’ils aient pour objectif de faire respecter les normes locales.

Vous estimez que les exigences de durabilité introduites dans l’accord de libre-échange avec l’Indonésie ne sont pas suffisantes. Pour quelles raisons?

Les parties ont convenu de ne pas soumettre à l’arbitrage en cas de litige le chapitre 8 de l’accord, qui concerne justement le développement durable. Cela signifie qu’elles considèrent ces éléments comme étant peu importants, en tout cas pas suffisamment pour remettre en cause les autres termes du traité. C’est donc une exigence de durabilité qui offre peu de garanties.

Vous affirmez dans votre argumentaire que l’huile de palme durable n’existe pas. Pourquoi?

L’Indonésie a déforesté énormément de terres ces dernières années pour favoriser l’exportation de ce produit. Même certifiée bio, l’huile de palme a souvent nécessité la disparition d’une partie de la forêt tropicale.

Et importer de l’huile de palme chez nous, cela signifie transporter une marchandise depuis l’autre bout de la planète, ce qui n’est pas durable. Surtout que nous couvrons une partie de nos besoins avec nos huiles végétales locales que sont le colza et le tournesol, et le reste avec des huiles importées d’Europe, comme l’huile d’olive.

Cet article sur la durabilité dans l’accord de libre-échange, ce n’est pas déjà un premier pas vers une exploitation plus respectueuse de l’environnement en Indonésie?

Cela a du sens de faire de l’agriculture durable en Indonésie, pas de faire de l’huile de palme en Indonésie pour l’exporter vers la Suisse ou les pays européens. Il faut avoir une vision globale de la durabilité.

Dans la fabrication des denrées alimentaires, on a aujourd’hui remplacé presque tous nos besoins en huile par de l’huile de palme, avec comme seul moteur un intérêt financier puisque ce produit ne coûte presque rien. C’est cela le problème majeur du libre-échange: nous ne sommes plus du tout dans une logique de gestion des ressources, mais uniquement dans une logique de marché et de profit.

Cet accord avec l’Indonésie permet aussi aux entreprises suisses d’exporter leurs produits à de meilleures conditions. Vous ne souhaitez pas soutenir l’économie helvétique?

Je ne soutiens pas une économie qui détruit. Le libre-échange met en concurrence tous les pays, il s’agit donc d’une course à l’avantage. Si on avait des échanges avec des mesures tarifaires et non tarifaires, les produits et les services seraient choisis en fonction de leur qualité et pas seulement de leur prix.

Aujourd’hui, je comprends tout à fait que les industries d’exportation et la production nationale aient de la peine à tourner, car elles sont sous la pression de prix mondiaux. Ce n’est pas tenable, nous sommes obligés de tout sacrifier pour y parvenir.

Je suis un défenseur de l’économie, mais d’une économie qui a des marges, des garanties de pérennité des entreprises et des emplois. Aujourd’hui, on est en train de fragiliser l’économie locale et on est de plus en plus confronté à d’énormes groupes. Nous perdons le contrôle.

Comment expliquez-vous que de nombreuses associations de défense de l’environnement, comme Public Eye ou Greenpeace, ne vous soutiennent pas?

D’après nos informations, elles ne soutiennent pas la démarche pour des questions purement politiques. Le WWF, par exemple, est partenaire dans des organismes de certification. Ces groupes ont aussi des sections locales et craignent pour leur avenir sur place.

Malheureusement, ces associations se contentent d’une inscription sur le développement durable dans un accord, même si elle offre peu de garanties. Elles n’ont pas compris que c’est le principe du libre-échange et sa politique de destruction qu’il faut remettre en cause.

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