Navigation

En Syrie, l'avenir incertain des enfants de djihadistes suisses

«Plus les enfants restent dans les camps – et grandissent dans un environnement radical, sans éducation ni protection -, plus il sera difficile de contrer la radicalisation et l’extrémisme violent», note Jussi Tanner, envoyé finlandais chargé d’évaluer au cas par cas le rapatriement des enfants et des mères. Copyright 2019 The Associated Press. All Rights Reserved.

Malgré les appels répétés des instances internationales, la Suisse refuse de rapatrier ses ressortissants adultes des camps syriens. Conséquence: sept enfants suisses sont bloqués dans le pays en guerre.

Ce contenu a été publié le 13 mai 2021 - 10:30

Elles n’avaient que quatre et neuf ans en 2016, quand leur mère suisse les a emmenées à l’étranger «pour des vacances». Mais il s’agissait d’un voyage sans retour. Au lieu de rentrer à la maison à Genève, les deux demi-sœurs sont passées par l’Italie, la Grèce et la Turquie avant d’arriver en Syrie, où leur mère avait prévu de rejoindre DAECH, l’État islamique.

Aujourd’hui, les deux filles et leur mère sont détenues à Roj, un camp contrôlé par les Kurdes dans le nord-est du pays. En mars dernier, elles ont fait la une des journaux, lorsque leurs pères ont adressé une lettre à tous les parlementaires fédéraux à Berne pour demander leur retour. Leur démarche a touché jusqu’aux experts des droits de l’homme des Nations unies, qui ont pressé les autorités suisses de faire sortir les deux mineures de Syrie.

«Nous avons écrit plusieurs fois au Conseil fédéral et au Département des Affaires étrangères pour demander des mesures concrètes pour rapatrier ces enfants – sans succès», explique Olivier Peter, un des avocats basés à Genève qui représentent les pères des deux filles.

Depuis 2019, la Suisse s’en tient à sa politique de ne pas rapatrier activement ses ressortissants adultes qui ont quitté le pays pour la Syrie et de ne rapatrier que les enfants, au cas par cas. La Confédération fait valoir que la sécurité nationale l’emporte sur le retour de gens soupçonnés de liens avec DAECH. Les services de renseignements suisses estiment qu’il y a sept mineurs suisses entre Roj et le camp plus vaste d’Al-Hol.

Mais cette politique de ne rapatrier que les mineurs s’est avérée difficile à mettre en œuvre. Les mères ont refusé d’être séparées de leurs enfants, indique le Département fédéral des Affaires étrangères. De leur côté, les autorités kurdes, qui contrôlent les camps, ne séparent pas les familles, à moins que la mère n’y consente ou qu’il y ait des raisons humanitaires – comme des problèmes de santé – pour laisser l’enfant partir.

>> Que deviennent les enfants des djihadistes ? Un reportage d’Anne-Frédérique Widmann pour l’émission Mise au point (RTS/18.04.21)

Contenu externe

>> Les explications de la journaliste Anne-Frédérique Widmann (RTS/18.04.21)

Contenu externe

Parmi les quelques 60 États qui ont ensemble environ 12'000 ressortissants détenus dans les camps (sans compter les Irakiens et le Syriens), de plus en plus de pays européens rapatrient les enfants – et dans certains cas leurs mères aussi, signe qu’il peut y avoir une issue à ce dilemme complexe.

Finlande: dépolitiser le rapatriement

À fin 2019, le gouvernement d’Helsinki a publiquement reconnu son «obligation de garantir les droits des enfants finlandais» dans les camps de Syrie et nommé en envoyé spécial, Jussi Tanner, pour prendre des décisions au cas par cas sur le rapatriement des mineurs et de leurs mères.

À l’époque, des groupes de défenseLien externe des droits de l’enfant rapportaient que la situation dans le camp d’Al-Hol, déjà «surpeuplé, avec des service inadéquats et des conditions de vie déplorables», avaient encore empiré avec l’arrivée des forces turques dans le nord de la Syrie. Selon l’ONG Save the ChildrenLien externe, 70% des habitants d’Al-Hol ont moins de 18 ans et 90% des enfants des camps d’Al-Hol et de Roj ont moins de 12 ans.

Malgré cela, l’annonce des politiques de rapatriement a causé un grand émoi dans l’opinion publique, avec la sécurité comme principale pomme de discorde.

«Les enfants sont immédiatement devenus une patate chaude politique», a déclaré Jussi Tanner, qui travaille pour le ministère finlandais des Affaires étrangères. «Le débat public est devenu très toxique [et] émotionnel.»

Finalement, le gouvernement a demandé à son envoyé de faire une évaluation approfondie des risques possible pour la sécurité nationale dans chaque cas de rapatriement – ce qui montre bien à quel point le sujet peur être politiquement sensible, s’agissant de personnes soupçonnées de liens avec le terrorisme.

Sécurité intérieure vs. menaces à long terme

Les craintes pour la sécurité nationale «sont une préoccupation absolument légitime, qui devrait être prise très au sérieux», déclare Jussi Tanner.

«Le risque varie beaucoup d’une personne à l’autre est n’est pas facile à quantifier», ajoute-t-il. «Jusqu’ici, pour les femmes que nous avons rapatriées, je n’ai pas décelé de risques sécuritaires qui seraient assez sérieux pour justifier que l’on laisse la mère et ses enfants dans le camp».

En mars 2021, la Finlande avait assuré le retour de 20 enfants et de six femmes depuis la Syrie.

Jussi Tanner est convaincu que le fait de laisser les enfants là-bas peut avoir des conséquences plus graves pour la sécurité à long terme que de les autoriser à rentrer maintenant.

«Plus les enfants restent dans les camps – et grandissent dans un environnement radical, sans éducation ni protection -, plus il sera difficile de contrer la radicalisation et l’extrémisme violent», dit-il.

Belgique: déradicalisation et intégration

Les responsables belges semblent être arrivés à une conclusion similaire. En mars 2021, le premier ministre Alexander De Croo a annoncé que son pays «ferait tout» pour rapatrier de Syrie tous les enfants belges de 12 ans et moins, ainsi que leurs mères, au cas par cas.

«Dans ces camps, on trouve les terroristes de demain», a dit le chef du gouvernement devant le parlement. La Belgique a été depuis dix ans une cible pour les extrémistes, notamment en 2016 lorsque des attaques coordonnées ont tué 32 personnes à Bruxelles.

«Pour notre sécurité nationale, un retour contrôlé constitue la meilleure garantie d’un suivi adéquat par tous les services compétents», écrit l’Organe belge de coordination pour l’analyse de la menace (OCAMLien externe), quelques semaines après l’annonce d’Alexander De Croo.

Pour gérer au mieux le potentiel risque sécuritaire que pourrait représenter cette petite trentaine d’enfants et ces 13 mères, l’OCAM prévoit une analyse et une période de détention des femmes à leur arrivée.

Géraldine Casutt, chercheuse au Centre suisse Islam et Société de l’Université de Fribourg, admet que les rapatriées et rapatriés adultes doivent «être tenus à l’écart de la société en purgeant une peine correspondant à leurs crimes».

Des pays comme la Suisse et la France veulent que leurs ressortissants répondent devant la justice des États où ils ont commis leurs crimes terroristes, même si l’on a peu des signes que des procès se tiennent effectivement dans le nord-est de la Syrie, comme l’indique Fabian Emmenegger, chef de la communication de l’ONG Save the Children.

Certains gouvernements ont «cité les coûts associés aux poursuites […] à long terme, à la réhabilitation et à la réinsertion» pour justifier le non-rapatriement des leurs ressortissants, explique-t-il. Mais Géraldine Casutt estime qu’il n’est pas nécessaire de «réinventer tout le système» pour réintégrer les rapatriés, et qu’il suffit de réorienter et de renforcer les structures socio-éducatives existantes.

L’OCAM rapporte que la plupart des 123 Belges rentrés de Syrie jusqu’ici ont montré «des signes positifs de réinsertion et semblent avoir renoncé à leur idéologie extrémiste». Les autres continuent à suivre des programmes personnalisés et pluridisciplinaires de «déradicalisation».

France: les faiblesses d’une politique uniquement pour les enfants

Comme la Suisse, la France a pour politique de ne pas rapatrier les adultes et de ramener les enfants au cas par cas.

Près de 120 femmes françaises et 300 enfants se trouvent dans les camps syriens, ce qui en fait un des pus gros contingents européens, selon le quotidien Le MondeLien externe. Pourtant, le gouvernement n’a rapatrié que 35 mineurs depuis 2019 - des orphelins et des enfantas que leurs mères ont laissé partir -, malgré les pressions des législateurs, des groupes de défense des droits, des détenus et de leurs familles pour en faire plus. La France a été la cible de nombreuses attaques terroristes ces dernières années.

«Une politique uniquement pour les enfants peut tout aussi bien signifier aucun rapatriement», fait remarquer Fabian Emmenegger. En d’autres termes, si la mère refuse la séparation – comme la mère des deux filles de Genève détenues à Roj -, les enfants restent bloqués en Syrie.

Interdire le rappariement des adultes débouche sur des «équations impossible» pour des pays comme la France et la Suisse, constate Géraldine Casutt.

«Cela peut sembler paradoxal, mais la meilleure solution en termes de sécurité est de rapatrier toutes les catégories de personnes – homme, femmes et enfants», ajoute-t-elle.

Suisse: sortir d’une impasse

Malgré cela, le gouvernement suisse s’en tient à sa politique de 2019, ayant réaffirmé, dans une lettre de mars 2021 aux experts onusiens des droits de l’homme, son objectif de préserver la sécurité nationale

Johannes Matyassy, chef de la Direction consulaire des Affaires étrangères, a affirmé que lui et son équipe sont en contact régulier avec les autorités kurdes locales pour trouver une solution pour les deux jeunes filles genevoises et assurer leur bien-être à Roj. Il a ajouté que selon ses informations, les deux enfants sont en bonne santé, vont à l’école et peuvent parler à leurs pères au téléphone une fois par mois.

Vu que leur mère – qui a été déchue de sa nationalité suisse en 2019 – est sous le coup d’un mandat d’arrêt fédéral pour enlèvement et participation à une organisation criminelle, elle pourrait être extradée vers la Suisse, a fait valoir Olivier Peter, l’avocat des pères des filles. Ceci leur permettrait de rentrer également. Mais selon l’avocat, bien que les Kurdes soient prêts à accepter cette solution, les autorités suisses s’y sont opposées.

Johannes Matyassy n’a pas voulu faire de commentaires à SWI swissinfo.ch sur l’extradition, affirmant que les Suisses essayaient de convaincre la mère de laisser ses enfants partir. L’aînée pourrait choir de rentrer seule en Suisse dès qu’elle aura 15 ans, l’âge de la majorité selon la loi kurde.

Et elle vient de les avoir, à fin avril.

Joignez-vous à la discussion

Partager cet article

Joignez-vous à la discussion

Avec un compte SWI, vous avez la possibilité de faire des commentaires sur notre site web et l'application SWI plus.

Connectez-vous ou inscrivez-vous ici.