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Piétons distraits et humour scientifique: rencontre avec un Prix Ig Nobel

Le Tessinois Claudio Feliciani est l’un des colauréats du Prix Ig Nobel 2021 dans la catégorie «cinétique». Claudio Feliciani

Le prix Ig Nobel a une nouvelle fois atterri en Suisse, dans la catégorie «cinétique». SWI swissinfo.ch a rencontré Claudio Feliciani, chercheur à l’Université de Tokyo et co-lauréat de ce prix décerné chaque année aux recherches scientifiques les plus improbables.

Ce contenu a été publié le 12 septembre 2021 - 11:00

La science n’est pas toujours et uniquement sérieuse. Ou plutôt, elle peut occasionnellement faire rire les gens, puis les faire réfléchir. C’est le principe auquel adhère chaque année le magazine américain de science et d’humour Improbable ResearchLien externe lors de la sélection des lauréats du Prix Ig Nobel, qui récompense les réalisations scientifiques, techniques et médicales les plus étranges, que ce soit pour la méthodologie de recherche ou les résultats obtenus.

Quelques exemples? En 1995, le Prix Ig Nobel de psychologie a été décerné à un groupe de scientifiques de l’Université de Keio, au Japon, pour avoir réussi à apprendre à des pigeons à distinguer les tableaux de Picasso et de Monet.

L’année dernière, le prix de dix trillions de dollars zimbabwéens (quelques francs avant même que la monnaie ne soit retirée de la circulation) décerné dans la catégorie «économie» a fini dans les poches du groupe de recherche qui a voulu établir une relation entre le bien-être économique d’une nation et la coutume du «french kiss».

Le Prix est déjà parvenu plusieurs fois en Suisse, dans différentes catégories. Le Prix Ig Nobel de la paix 2008 a été décerné au Comité fédéral d’éthique pour la biotechnologie non humaine et au peuple suisse pour avoir adopté le principe juridique de la dignité des plantes.

L’année suivante, toujours dans la catégorie «Paix», un groupe de scientifiques de l’Université de Berne a été récompensé pour avoir déterminé s’il valait mieux être frappé à la tête avec une bouteille de bière vide ou pleine.

Cette année, la Confédération peut s’enorgueillir d’un nouveau Ig Nobel, cette fois dans le domaine de la cinétique. Le prix est jumelé à un autre prix, attribué pour des raisons diamétralement opposées. Le groupe de scientifiques qui a remporté le Ig Nobel de physique 2021 a «mené des expériences pour comprendre pourquoi les piétons n’entrent pas toujours en collision avec d’autres piétons», tandis que le groupe qui a remporté le Prix de la cinétique s’est attaché à comprendre «pourquoi certains piétons entrent effectivement en collision avec d’autres piétons».

Cette dernière étudeLien externe, publiée en mars sur le portail en ligne de la revue Science Advances, est aussi le fruit du travail de l’Italo-Suisse Claudio Feliciani. Ce chercheur tessinois travaille à l’Université de Tokyo. Avec ses collègues Hisashi Murakami (premier auteur de la recherche), Yuta Nishiyama et Katsuhiro Nishinari, il est devenu le co-lauréat inattendu d’un Ig Nobel. SWI swissinfo.ch s’est entretenu avec lui peu après la proclamation des résultats.

Hisashi Murakami, auteur principal de l’étude qui a remporté le Prix Ig Nobel 2021 pour la cinétique. Claudio Feliciani

SWI swissinfo.ch: Peut-on vous féliciter? Le fait de remporter un Ig Nobel est-il une source de fierté pour un scientifique ou cela ressemble-t-il plutôt à une blague?

Claudio Feliciani: Je suis ravi. Et, pour autant que je sache, dans les milieux scientifiques, c’est un honneur. Peut-être que pour ceux qui ne font pas partie de ce monde, il n’est pas évident de comprendre qu’il y a un côté très sérieux, en plus d’être drôle. En général, les études qui remportent un Ig Nobel sont publiées par des revues scientifiques de bonne réputation, et les collègues scientifiques savent que, dans la plupart des cas, l’étude est amusante, mais qu’elle n’est pas anodine, même si elle peut le paraître à première vue.

Il faut dire aussi qu’avant de décerner le Prix, ils nous ont appelés pour nous demander si nous n’étions pas offensés. J’imagine donc que de temps en temps, quelqu’un se met en colère. Mais ce n’est pas notre cas.

Cela a-t-il constitué une surprise?

Oui, je ne m’y attendais absolument pas. Je fais actuellement une étude en psychologie sociale, donc en dehors de mon domaine d’étude habituel. Je me concentre sur le phénomène de la passivité sexuelle au Japon, c’est-à-dire les personnes qui se désintéressent des relations et du sexe. En collaboration avec des urbanistes, un sexologue et un psychologue, nous tentons de déterminer si ce phénomène est lié aux conditions de vie dans les villes japonaises densément peuplées.

En riant, je leur ai dit que notre étude pouvait aussi être en lice pour le Prix Ig Nobel et que je ferais tout pour le remporter. J’étais loin de me douter que je l’avais déjà gagné pour un autre article pour lequel je ne m’attendais pas du tout à ce que ce soit le cas. Des médias de renom tels que le New York Times avaient fait état de la recherche sur les piétons en mars. Mais je suis plus heureux de l’Ig Nobel.

En quoi consiste véritablement cette étude?

Penser que dans nos expériences les piétons sont entrés en collision n’est pas tout à fait la vérité. Il serait plus correct de dire que nous avons découvert le mécanisme qui conduit aux collisions entre piétons. Officiellement, l’étude vise à comprendre quels mécanismes au niveau individuel contribuent à la création de structures auto-organisées au niveau collectif.

Situé non loin de l’Université de Tokyo, le croisement de Shibuya est certainement idéal pour observer le mouvement des foules. Keystone / Kimimasa Mayama

L’expérience consiste à observer deux groupes de personnes marchant dans ce qu’on appelle un flux bidirectionnel, c’est-à-dire se croisant depuis des directions opposées, comme cela se produit par exemple lors d’un passage pour piétons lorsque le feu passe au vert.

Chaque individu a tendance à suivre celui qui se trouve devant lui et, spontanément, des files de personnes se forment immédiatement. Nous avons essayé de comprendre le mécanisme qui provoque leur formation et avons créé des conditions qui rendent cette organisation spontanée plus difficile.

Plus précisément, nous avons fait en sorte que certains des piétons soient distraits en leur demandant de marcher tout en effectuant des calculs simples sur leur téléphone portable. Avec seulement trois personnes sur 54 concentrées sur autre chose, les files d’attente se forment beaucoup moins vite, surtout si les personnes distraites sont en tête du groupe. Et l’attention accrue des personnes non distraites ne suffit pas à compenser le manque. [Comme on peut le voir dans la vidéo ci-dessous. La première partie montre la formation de rangs sans piétons distraits, la seconde partie (à partir de 00:22) avec des piétons distraits en tête de groupe].

Nous avons découvert que pour qu’une foule se déplace sans heurts, une forme de communication non verbale et mutuelle est nécessaire. Il est en somme important pour deux personnes sur une trajectoire de collision d’anticiper les mouvements de l’autre afin d’éviter la collision et, en même temps, de communiquer leurs intentions.

C’est une conclusion qui peut sembler triviale, et c’est peut-être pour cela que nous avons gagné le Prix. Il est évident que si une personne est distraite, elle est plus susceptible d’entrer en collision avec quelqu’un d’autre. Et il est évident que si des personnes regardent leur téléphone portable, il faudra plus de temps pour faire les choses.

Mais, en réalité, les implications sont assez intéressantes.

Et quelles sont ces implications?

Il pourrait y en avoir dans le domaine de la conduite automatique ou de la robotique, par exemple. La recherche tente de créer des robots capables de se déplacer dans les foules et d’agir comme des assistants, par exemple pour les personnes âgées qui font leurs courses, en les aidant et en les suivant donc à l’intérieur du trafic quotidien.

Évidemment, pour fonctionner, ils ne doivent pas se heurter aux gens, ils doivent se déplacer en douceur sans créer plus de problèmes qu’ils n’en résolvent.

Le consensus est que ces robots devraient être des boîtes remplies de nombreux capteurs qui mesurent les distances, les températures, etc. pour qu’ils s’adaptent à l’environnement.

Le problème, comme nous l’avons souligné, est que ce principe est fondamentalement erroné. Sans un moyen efficace de communiquer leurs intentions et de percevoir celles des autres, les robots seront toujours un obstacle mobile.  

Il en va de même pour les voitures à conduite autonome. Dans les situations où elles doivent se déplacer lentement dans la foule, des capteurs très précis ne suffisent pas, mais il faut s’assurer qu’ils manifestent une intention claire, sinon la circulation risque de devenir moins fluide qu’elle ne l’est actuellement.

Quand on parle de hasard! Sur cette photo, Claudio Feliciani (à droite) se retrouve avec Alessandro Corbetta, à l’occasion de la conférence TGF2009 en Espagne. Ce dernier est l’auteur principal de l’autre étude sur les piétons. Il a reçu également le Prix Ig Nobel 2021, dans la catégorie «physique». Les deux chercheurs travaillent actuellement ensemble sur un autre projet. Granular Lab, University of Navarra, Spain.

Quelles sont les prochaines étapes?

Notre expérience nous a permis de comprendre que les personnes dans une situation de flux bidirectionnel échangent des messages implicites pour faire savoir aux autres dans quelle direction elles veulent aller. Cependant, la forme de communication de ce message n’est pas encore tout à fait claire.

Peut-être que c’est le mouvement des yeux. Peut-être est-ce la position du corps. Pour le savoir, nous avons commencé à utiliser dans nos expériences des lunettes qui suivent le regard des gens. Nous espérons trouver une réponse.

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