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Les reliques retrouvent un peu de lumière après un long purgatoire

Montrer des squelettes au public – comme ici saint Felix – a connu un vif succès en Suisse, avant de tomber en désuétude à partir du 19e siècle. Bobby C.alkabes

La cathédrale de Fribourg a vécu ce printemps une cérémonie religieuse inhabituelle qui a suscité la curiosité du public et des médias: la translation des reliques d’un saint. De nos jours, une telle cérémonie apparaît un peu anachronique, tant la vénération des reliques a perdu de son lustre depuis le 19e siècle. Pourtant, la Suisse fut autrefois un haut-lieu de cette pratique religieuse en Europe.

Ce contenu a été publié le 09 septembre 2021 - 13:19

En avril dernier à Fribourg, des reliques de saint Pierre Canisius ont été déplacées depuis le Collège Saint-Michel – établissement scolaire que ce saint d’origine néerlandaise avait fondé au 16e siècle – à la cathédrale Saint-Nicolas. Cette cérémonie a notamment attiré l’attention par son caractère insolite. «La translation de reliques est une affaire plutôt rare dans l’Eglise», rappelle un articleLien externe du portail des catholiques suisses cath.ch.

Une présence discrète

Toute église catholique contient des reliques de saints ou de saintes. On ne le sait pas forcément, car leur présence est la plupart du temps discrète: elles sont généralement déposées dans l’autel sur lequel le prêtre officie. «Cette pratique rappelle l’époque où les premiers chrétiens se réunissaient dans les catacombes de Rome», explique Jean-Jacques Martin, prévôt de la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg.

Mais les reliques sont parfois plus visibles. Ainsi à la cathédrale de Fribourg, les reliques de saint Pierre Canisius ont été déposées dans un bras reliquaire, comme c’était déjà le cas pour celles de saint Nicolas de Myre et de saint Nicolas de Flüe. Ces trois reliquaires se trouvent désormais dans des niches creusées sans le mur d’une chapelle. Elles sont protégées par une grille de fer forgé, mais leur contenu est visible des visiteurs.

Contenu externe

Mais il fut une époque où les reliques étaient beaucoup moins discrètes. Des squelettes entiers, qu’on avait préparés, vêtus d’habits précieux et ornés de bijoux étaient alors offerts à la vue du public. La photographe Carole Alkabes a sillonné la Suisse pendant trois ans à la recherche de ce type de reliques. Elle les a répertoriées, photographiées et en a tiré un livreLien externe.

Un véritable commerce

Il existait déjà des reliques depuis le début du christianisme. Mais leur diffusion a connu un grand essor durant les Temps modernes. «Cela a commencé en 1578, lorsque l’on a redécouvert par hasard l’entrée des catacombes à Rome, explique Carole Alkabes. Tout un commerce s’est alors développé, car ces reliques présentaient un double avantage pour l’Eglise catholique. D’une part, elles permettaient de raffermir la foi des populations et de se protéger ainsi de la Réforme protestante. D’autre part, leur vente constituait une source de revenus.»

Ces reliques provenant des catacombes romaines ont connu une grande vogue en Suisse, en Allemagne et en Autriche. «Ce n’est pas un hasard, relève Carole Alkabes. On les trouve surtout dans les zones qui faisaient frontière avec les territoires protestants, toujours dans cette idée de préserver les populations de la Réforme.»

La Suisse compte aussi beaucoup de ces reliques en raison du rôle très actif de la Garde suisse pontificale dans ce commerce. «Les temps n’étaient pas très sûrs et ce n’était pas une mince affaire que de voyager de Rome jusqu’au nord des Alpes, poursuit la photographe. On a essayé de faire convoyer ces reliques par des moines, mais ils étaient beaucoup trop lents. Quant aux commerçants laïcs, ils n’étaient pas toujours très fiables et honnêtes. On a donc trouvé une bonne solution en les faisant transporter par des gardes suisses.»

«La Garde suisse a vraiment été au cœur de ce commerce, insiste Carole Alkabes. A lui seul, Johan Rudolf Pfyffer, le 13e commandant de la Garde, a fait acheminer 25 squelettes en Suisse. Parfois, lorsqu’une paroisse décidait d’acheter une relique, la Garde aidait même à réunir l’argent.»

Cachez ce saint que je ne saurais voir

La ferveur autour de ces reliques dure plus de deux siècles, avec une apogée au 17e siècle. Les cérémonies religieuses atteignent alors un faste et une affluence à peine imaginables aujourd’hui en Suisse. Le record est atteint avec la translation d’un saint à Wil, dans le canton de St-Gall, où se pressent 15'000 personnes.

Mais cette forme de piété commence à tomber en désuétude au 19e siècle. Ce déclin s’explique notamment par l’esprit critique de l’époque. L’Eglise catholique se trouve dans une situation où elle peine à prouver l’authenticité de ces reliques. Mais le renversement de tendance s’explique aussi – et surtout – par un changement de mentalité.

«Ces reliques représentaient un langage funéraire que nous n’avons plus aujourd’hui, explique Carole Alkabes. Elles nous rappelaient que nous sommes tous mortels et cela instaurait un dialogue avec la mort. Or au 19e siècle, les choses basculent avec la littérature du romantisme. La mort devient avant tout une souffrance. On ne veut plus montrer cette mort qui choque et qui dégoûte.»

Outre les reliques de saints, la Suisse compte encore quelques ossuaires, comme celui de Poschiavo, dans le canton des Grisons. Katy Romy

Ce changement des mœurs pousse les paroisses à cacher leurs reliques, par exemple derrière des tentures ou des panneaux de bois ou parfois dans des endroits bien plus insolites. «Dans un couvent, une religieuse m’a sorti un crâne qui était placé dans une boîte en carton, avec des décorations de Noël, raconte Carole Alkabes. Elle m’a dit qu’elle ne le sortait qu’une fois par an, pour son anniversaire. Une autre fois, des ossements étaient restés sur des rayons dans un réduit, à côté du papier de toilette.»

Besoin de signes

Même si la vénération des reliques n’a plus la même importance qu’autrefois, elle n’a pas pour autant disparu. «Nous avons besoin de signes parce que nous ne sommes pas des esprits purs. Avoir l’impression d’être proche d’une personne est un signe assez fondamental», a expliqué l’évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg Charles Morerod sur les ondes de la RTS.

«Il y a encore des fidèles qui veulent voir des reliques, indique Jean-Jacques Martin. Nous avons régulièrement des visiteurs d’Europe centrale qui viennent à Fribourg pour vénérer celles de saint Pierre Canisius, car il avait beaucoup voyagé dans ces régions. C’est aussi le cas pour saint Nicolas de Myre, saint patron de la Russie et de la Grèce, et saint Nicolas de Flüe, saint patron de la Suisse. Certes, il n’y a pas de queue devant la cathédrale pour voir ces reliques, mais il y a tout de même des visiteurs chaque jour.»

«La vénération des reliques dépend beaucoup des régions et des mentalités, ajoute le prévôt de la cathédrale. Au Pérou, par exemple, certaines reliques attirent encore des foules. Dans nos région, il est vrai que c’est un peu tombé en désuétude. Mais cette pratique revient un peu, car on a toujours eu besoin de pouvoir voir et toucher.»


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