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La Suisse joue gros dans ses négociations avec l’UE

Les jeunes europhiles gardent espoir malgré la gueule de bois

AFP

Que pensent les forces pro-européennes en Suisse de la fin de l’accord-cadre? Conversation avec deux jeunes adultes qui ne veulent pas se voiler la face.

Ce contenu a été publié le 04 juin 2021 - 13:00

Peu de sujets polarisent autant en Suisse que la relation avec l’Union européenne. Cela s’est vu pendant les années de dissensions internes entourant l’accord-cadre, et cela continue à se voir même après sa fin, que le gouvernement suisse a annoncée le 26 mai.

Reste à savoir si ce jour entrera dans l’histoire comme le «mercredi noir» — en référence au «dimanche noir» de 1992, lorsque les Suisses avaient rejeté l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE). La Suisse s’emploie pour l’heure à limiter les dégâts diplomatiques, de premiers avertissements étant déjà venus de Bruxelles.

Quelles sont maintenant les options? Le gouvernement a été incapable de présenter un plan B valable, selon les critiques unanimes des médias. Seule l’Union démocratique du centre (UDC / droite conservatrice), qui est de toute façon engagée sur une voie isolationniste, est satisfaite. Naturellement, l’autre côté de l’échiquier politique a une opinion différente; maintenant, deux options doivent être (encore) mises sur la table: l’adhésion à l’EEE ou même à l’UE.

Ce sont le Mouvement européen suisse et, avec lui, son organisation de jeunesse Young European Swiss (YES) qui lancent les appels les plus forts en ce sens. Nous avons rencontré la présidente de YES Cécile Kessler et Marc Sinner, membre du Comité, peu après l’annonce du Conseil fédéral dans les bureaux du mouvement — où il régnait un peu une ambiance de gueule de bois.

Young European Swiss

YESLien externe fait partie du Mouvement européen suisseLien externe, anciennement nommé Nouveau Mouvement européen suisse (NOMES). Tous les membres de moins de 30 ans en font automatiquement partie ; le YES en compte actuellement 250.

Le mouvement se qualifie de «seule voix pro européenne de la jeunesse suisse» et met l’accent sur la formation politique, avec un focus sur l’UE et la relation entre l’UE et la Suisse.

YES est la section suisse de l’organisation de jeunesse transnationale Jeunes Fédéralistes européensLien externe.

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Un «mauvais jour»

«C’est un mauvais jour», déclare Cécile Kessler. Pour la présidente, c’est clair: la jeunesse suisse perd l’accès aux possibilités de formation européennes et les chances de carrière dans l’UE s’amenuisent, tout comme les perspectives d’avenir. «Dès maintenant, c’est le principe d’espoir qui prévaut», dit-elle. Avec l’espoir que l’UE tendra la main, ce qui signifie en d’autres termes que la Suisse devient un pays quémandeur.

Marc Sinner a des mots plus clairs: «Je suis agacé que le Conseil fédéral conduise ainsi un bon accord dans le mur». Selon lui, il est extrêmement discutable, en termes de démocratie, que la population soit simplement mise devant le fait accompli dans une affaire aussi importante.

Les deux membres de YES sont d’accord pour dire que les erreurs ont été commises avant déjà. On s’est caché derrière des vœux pieux, on n’a pas dit la vérité aux gens – et au cours des deux dernières années, l’accord-cadre a été continuellement attaqué et l’UE dépeinte comme l’ennemi. 

Marc Sinner est certain que la Suisse a bien négocié. De nombreuses concessions ont été arrachées à l’UE et, selon les sondages, l’accord-cadre aurait eu de bonnes chances auprès de la population. «Si le Conseil fédéral prétend que l’accord n’était pas en mesure d’obtenir une majorité, c’est tout simplement faux», estime-t-il.

«Pas adaptée au marché intérieur»

Alors, comment les choses vont-elles évoluer? Les deux membres de YES partent du principe qu’il ne se passera pas grand-chose à court terme. «La Suisse ne figure pas en tête de l’ordre du jour à Bruxelles», déclare Marc Sinner. Elle passe donc sous le radar, ce qui est parfois positif. Mais avec la résiliation unilatérale de l’accord, la compréhension de l’UE — et, ce qui est presque plus important, des capitales européennes — pour la Suisse a diminué. Le signal est fatal: la Suisse n’est pas adaptée au marché intérieur européen.

Selon Céline Kessler, il faudra bientôt répondre à des questions fondamentales. À quoi ressemblera à l’avenir la coopération de la Suisse avec l’UE en matière d’éducation et de recherche? Comment structurer judicieusement les échanges de jeunes? Les querelles autour du programme de recherche Horizon Europe et l’éventuelle non-participation de la Suisse pourraient en être un premier avant-goût.

En définitive, il n’y a selon eux qu’une seule direction à suivre: se rapprocher de l’UE. «Le Mouvement européen suisse a pour objectif statutaire de faire entrer la Suisse dans l’UE», rappelle Marc Sinner. Mais les avis divergent sur la manière d’y parvenir. Certains aimeraient que cela se fasse le plus rapidement possible, d’autres préfèrent une approche graduelle.

Un regard rétrospectif vers 1992 est instructif. Le vote sur l’adhésion à l’EEE, qu’un conseiller fédéral de l’époque décrivait comme un «camp d’entraînement» sur la route de l’UE, s’est soldé par une débâcle pour le gouvernement. Mais le non à l’EEE a été le signal de départ de la voie bilatérale. Cela a assuré un lien très étroit avec l’UE — et a toujours été le meilleur argument contre l’adhésion. Avec l’érosion de cette voie, telle qu’envisagée par Bruxelles, c’est toute l’équation qui est désormais inversée. Les nouveaux paramètres ne sont même pas encore connus.

Initiative populaire

Les deux jeunes europhiles ne connaissent rien d’autre qu’une relation toujours plus étroite avec l’UE. Tous deux ont la double nationalité — Céline Kessler a un passeport français et Marc Sinner est né au Luxembourg — comme 20 % de la population suisse. L’image de l’UE comme ennemi qui prévaut dans une partie de l’opinion publique suisse leur est étrangère.

Il est temps de commencer à avoir des réflexions de portée générale, estime Céline Kessler: «Où la Suisse veut-elle vraiment aller? Les partis, les associations?»

Marc Sinner pense aussi que la Suisse manque de vision et d’objectifs clairs en matière de politique étrangère. Il cite l’exemple du Luxembourg, comme une sorte d’antithèse de la Suisse: après l’expérience douloureuse des deux guerres mondiales, ce petit État a décidé de s’engager dans la voie multilatérale, afin de sauvegarder sa souveraineté. «Bien sûr, on ne peut pas comparer les deux pays sur tous les plans, admet-il. Mais il faut garder à l’esprit que les choses peuvent toujours être faites différemment.»

Alors, qu’ont-ils précisément en tête? Ceux deux jeunes savent que trop pousser en direction de l’UE pourrait avoir l’effet inverse — un rejet encore plus fort. Mais on ne peut pas non plus passer sous silence le mouvement europhile en Suisse. Les sondages réalisés ces dix dernières années montrent que 10 à 20% de la population est favorable à l’adhésion à l’UE. À l’époque de l’EEE, ce chiffre était d’environ 40 à 50%, rappelle Marc Sinner. «Reposer la question de l’adhésion à l’EEE après une trentaine d’années est parfaitement légitime», selon lui. Et après la mort de l’accord-cadre, tout serait de toute façon à nouveau différent.

La politique — surtout en Suisse — demande de la persévérance. Les partisans de l’adhésion de la Suisse à l’UE le savent bien.  Mais qui sait: peut-être que cela arrivera soudainement plus vite que prévu. En tout cas, le Mouvement européen suisse envisage de lancer une initiative populaire pour «préserver l’intégration européenne de la Suisse».

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