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Les instruments de mesure ultra-précis d’un Suisse pur sucre

Fondateur de la maison Metrohm SA, Bertold Suhner a connu des hauts et des bas. Archiv Herbert Maeder, Kantonsbibliothek Appenzell Ausserrhoden

C’est au milieu de la Deuxième guerre mondiale à Herisau que l’Appenzellois Bertold Suhner a fondé la société Metrohm SA. Les instruments de la firme suisse figurent aujourd’hui en bonne place dans les laboratoires les plus pointus de la planète. Et même de l’espace.

Ce contenu a été publié le 01 septembre 2021 - 10:17
Giulia Bearth, Higgs.ch

Avec le train, sur le viaduc de la Glatt entre Wattwill et Herisau, un bâtiment de verre aux dimensions monumentales attire le regard. Il abrite la société Metrohm SA. Une entreprise dont le chiffre d’affaires annuel dépasse 400 millions de francs dans la fabrication d’instruments de mesure pour la chimie de précision. Et ce, alors que la course au profit par la croissance relevait du tabou pour son fondateur, Bertold Suhner.

C’est ce qu’assure en tout cas Adrian Déteindre, son élève et successeur. On doit à ce septuagénaire aujourd’hui à la retraite beaucoup de ce qui se sait de Suhner. Ce dernier n’a pas eu d’enfant et sa trace demeure quelque peu insaisissable.

La rencontre avec Adrian Déteindre a lieu en salle de réunion au siège de l’entreprise. Au mur, une photo de Bertold Suhner. Elle le montre assis dans son jardin, appuyé sur les genoux – «sa posture typique», selon Déteindre. L’histoire du fondateur inspire aujourd’hui l’essence même des activités de l’entreprise. Un représentant du département marketing est du reste présent au moment de remonter le temps…

Cette photo de Bertold Suhner est accrochée dans la salle de réunion au siège de la firme. Metrohm AG

La maison Suhner

La famille Suhner où est né Bertold en 1910 regorgeait d’âmes entrepreneuriales et d’esprits novateurs. Son grand-père Gottlieb avait fondé sa propre entreprise - Suhner & CoLien externe – avec un succès tout particulier dans la production de câbles. Une firme reprise ensuite en 1906 par son fils Bertold Suhner senior, le père du Bertold qui nous occupe.

Bertold junior est donc allé à bonne école. Sa volonté de poursuivre la tradition familiale l’a conduit sur les bancs du gymnase de Trogen puis de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). Son sujet d’étude: le génie mécanique. Un cursus qu’il achève par une formation complémentaire en Angleterre.

Dans l’ombre du frère aîné

Outre-Manche, Bertold Suhner se forme à la technologie des hautes fréquences et tombe éperdument amoureux de l’Anglaise Mabel Rose Watts. Problème: en Appenzell, sa famille s’oppose catégoriquement à cette liaison. Ce qui n’empêche pas leur mariage.

Au début de la Deuxième guerre mondiale, Bertold, âgé de 29 ans, rentre chez lui avec son épouse. Il remplit son devoir miliaire et travaille au sein de l’entreprise de son père. L’occasion d’y appliquer ses connaissances et de créer un département de technologie des hautes fréquences aujourd’hui encore à l’œuvre.

Mais au fond de lui, il songe déjà à suivre les traces de son père. Or, les statuts de l’entreprise sont clairs depuis longtemps: la succession sera assurée par Gottlieb Suhner junior, son frère aîné.

La raison essentielle en est que son père craint un fractionnement des parts dans la société. Bertold junior démissionne de la firme familiale au début des années quarante. «Il ne voulait pas servir son propre frère», explique Adrian Déteindre.

La naissance de Metrohm

C’est donc le temps de l’indépendance. En 1943, Bertold et son ami Willi Studer lancent Metrohm. Les faits sont contés par Suhner lui-même à l’occasion du quart de siècle de la firme et repris dans Le développement d’une petite entreprise. Un ouvrage qu’Adrian Déteindre se plait à mettre en évidence.

C’est à cet endroit que Suhner et Studer ont produit radios et oscillographes. Metrohm AG

«Mon père nous a aidé, Willi Studer et moi, avec un capital de départ de 100'000 francs», note Bertold. Une somme modeste pour une époque où il est extrêmement compliqué de se procurer les matériaux.

Suhner et son partenaire produisent des radios et des oscillographes. Soit des instruments de mesure pour la haute fréquence et les télécommunications. Durant la guerre déjà, Metrohm vend ses produits, jusque-là absents du marché suisse en raison de la fermeture des frontières.

«Mais il est vite apparu qu’avec les professionnels de la vente de radios, nous avions misé sur une clientèle au pouvoir d’achat réduit. Avec le cumul des emprunts bancaires, notre endettement a pris l’ascenseur.»

L’atelier où tout a commencé. Metrohm AG

Après la guerre, la ruine se profile

En 1945, la fin de la guerre est un soulagement. Mais pour Metrohm, la situation se complique. La firme croule sous l’endettement et les pertes, étant entendu qu’à la réouverture des frontières, radios et autres équipements sont importés à moindre coût d’Amérique.

C’est ce qui pousse Bertold Suhner, inspiré par un chimiste de sa connaissance, à se concentrer sur de nouveaux produits: les instruments de mesure chimique à destination de l’industrie bâloise. Dès 1947, Metrohm produit un pH-mètre électronique et en 1949, le premier titrateur, baptisé «Titriskop». Un instrument qui mesure les concentrations de substances dans une solution.

Le Titroscope de Metrohm SA. Metrohm AG

Mais ce changement de cap ne plait pas à Willi Studer. Ce qui le passionne, c’est le monde de la radio. Il quitte Metrohm en 1947 pour fonder Studer RevoxLien externe à Zurich. Sa réussite est énorme. Mais Suhner voit lui aussi ses efforts récompensés quelques années plus tard avec le succès de ses instruments de mesures dédiés à la chimie analytique.

Les hauts et les phases dépressives

L’entrée de Metrohm sur le marché des instruments de mesure de précision s’avère extrêmement rentable. Dans la seconde moitié des années cinquante, l’entreprise est libre de tout endettement et deux produits la propulsent vers les sommets: une électrode et une burette à piston pour mesurer les volumes de liquide.

En 1959, Metrohm fait enregistrer son titrateur «Potentiograph». Suhner a toujours misé sur une production régionale, et cela reste le cas. D’autant que l’échec de filiales en Suisse romande a refroidit ses velléités d’expansion géographique.


Mais ce choix explique que succès commerciaux et endettement resteront une marque de fabrique, sachant que produire en Suisse est très couteux. Plusieurs fois, Suhner sera sur le point d’abandonner la partie. A cette époque, son mariage ayant échoué, Bertold n’a personne dans la famille pour reprendre son entreprise.

L’équipe originelle de Metrohm SA. Metrohm AG

L’ange gardien de Metrohm

C’est sans compter Hedi Inhelder. On peut la voir comme la fée bienfaitrice de Metrohm, ayant constamment soutenu Bertold Suhner dans les moments difficiles, le motivant à poursuivre envers et contre tout.

Hedi est sa secrétaire et sa confidente. Un amour platonique les lie. Lorsqu’elle meurt en 1978, Bertold prend gentiment ses distances d’avec Metrohm. Dès lors, il vit avec son compagnon canin, un schnauzer moyen en taille. Adrian Déteindre reprend la direction de la société en 1983.

La solution au problème de succession

Mais revenons un peu en arrière. Un jour, la respiration de Bertold se fait difficile. Gros fumeur, il est atteint d’une maladie pulmonaire. Or, la destinée de Metrohm après sa mort n’est pas réglée. Et le fondateur craint la prise de contrôle par une société plus musclée.

Pour l’éviter, Suhner et ses deux coactionnaires Hans Winzeler et Lorenz Kuhn créent la Fondation Metrohm en 1982 et y versent leurs parts. La fondation possède désormais l’entreprise, assurée de demeurer indépendante.

Après la propriété, on règle aussi le problème de la succession. Bertold Suhner place toutes ses activités opérationnelles entre les mains du nouveau directeur général, Adrian Déteindre. Il demeura président du conseil d’administration jusqu’à sa mort en 1988.

Sa maladie pulmonaire s’est en effet muée en cancer généralisé. Bertold Suhner passe ses trois derniers mois alité, chez lui, à Herisau. Il ne souhaite ni hospitalisation ni opération. Refusant tout apitoiement, il meurt comme il a vécu: en toute discrétion.

Son héritage, lui, a tous les traits du succès. Les instruments de Metrohm sont partout, de la base de recherche en Antarctique à la station spatiale ISS. Au fil des ans, ils ont gagné en précision, pour pouvoir aujourd’hui détecter la particule d’une substance précise parmi un milliard d’autres éléments. L’équivalent d’un Appenzellois dans la population chinoise.

Cet article (abrégé) a été publié en juillet 2021 sur Higgs.chLien externe, premier magazine indépendant sur le savoir en Suisse. SWI swissinfo.ch propose régulièrement des papiers de Higgs.

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