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Les chocolatiers face au défi persistant du travail des enfants

Cueillette du cacao en Côte d'Ivoire. Keystone / Legnan Koula

Le travail des enfants dans la chaîne d’approvisionnement du cacao s’est aggravé au cours de la dernière décennie. Comment cette industrie qui pèse 100 milliards de dollars a-t-elle pu faire si peu de progrès?

Ce contenu a été publié le 11 novembre 2020 - 16:48
Jessica Davis Plüss (text), Kai Reusser (visuals)

Les négociants de cacao et les fabricants de chocolat, dont beaucoup sont basés en Suisse, ont récemment reçu un rappel qui donne à réfléchir sur le peu de changements intervenus pour les enfants dans les régions productrices de cacao en Afrique de l’Ouest.

Selon une étude du NORC de l’Université de Chicago, commandée par le ministère américain du Travail il y a cinq ans, la proportion d’enfants qui travaillent dans les régions productrices de cacao de la Côte d’Ivoire et du Ghana a augmenté de 14 points de pourcentage (de 31% à 45%) entre 2008 et 2019.

Les médias internationaux n’ont pas mâché leurs mots. C’est ainsi, notamment, que le Washington PostLien externe parle de «remarquable échec des entreprises chocolatières à remplir leur promesse de longue date d’éradiquer cette pratique de leurs chaînes d’approvisionnement en cacao».

Mais ces résultats ont peu surpris dans cette industrie, qui a investi des millions au cours des deux dernières décennies dans des projets, des contrôles et des systèmes de certification dans la région. L’année dernière, Nestlé a identifié 18’000 travaillant dans sa chaîne d’approvisionnement grâce à la surveillance de plus de 75’000 enfants. Ceci après avoir dépensé 224 millions de francs dans un planLien externe visant à rendre le cacao plus durable.

Alors que l’industrie affirme avoir tiré les leçons du passé, des activistes soutiennent que ce rapport américain est la preuve qu’on ne peut pas faire confiance aux grandes entreprises de cacao pour s’autoréguler et que les mesures obligatoires proposées par l’initiative populaire «Pour des multinationales responsables» – sur laquelle le peuple suisse se prononcera le 29 novembre – sont nécessaires pour garder les entreprises sous contrôle.

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Les limites des règles coercitives

L’industrie a admis sa naïveté lorsqu’en 2001, les gouvernements des États-Unis, du Ghana et de la Côte d’Ivoire, ainsi qu’une coalition de partenaires industriels, se sont engagés à éradiquer les pires formes de travail des enfants dans le cadre du «Protocole Harkin-EngelLien externe».

Les objectifs «ont été fixés sans comprendre pleinement la complexité et l’ampleur d’un défi fortement associé à la pauvreté dans l’Afrique rurale», selon une déclaration de la Fondation mondiale du cacaoLien externe. La plupart des marques ne savaient pas d’où provenait la majeure partie de leur cacao, sans parler des forces concurrentes en jeu.

«L’une des plus grandes leçons apprises sur ce qui ne fonctionne pas est une approche axée sur le respect des règles qui punit les agriculteurs qui utilisent leurs enfants pour aider l’exploitation familiale, alors qu’ils n’ont guère d’autres solutions», indique la Fondation internationale Cocoa InitiativeLien externe (ICI), un groupe basé à Genève qui s’efforce de lutter contre le travail des enfants.

Dans certains cas, cela ne fait que repousser le problème dans la clandestinité, ce qui le rend plus difficile à aborder: il s’agit là d’une limitation claire des approches qui permettraient de décertifier des agriculteurs en violation des codes «zéro travail des enfants», estime l’ICI.

En 2014, l’industrie s’est réunie pour investir davantage dans les problèmes de pauvreté sous-jacents. Cela s’est produit à un moment où l’industrie mettait en garde contre une pénurie de cacao due notamment à l’explosion de la demande en Asie.

D’autres projets ont vu le jour en Afrique de l’Ouest, qui produit environ 70% du cacao dans le monde, en investissant dans les pratiques agricoles et en augmentant la production. Selon le rapport du NORC, la production de cacao dans la région a augmenté de 62% en dix ans et la proportion de ménages cultivant du cacao est passée de 55% à 84%. Cependant, la productivité (production sur une même superficie de terre) n’a guère bougé.

Bien qu’il y ait eu quelques effets positifs, cela a également d’une certaine manière aggravé le travail des enfants. «Il y a maintenant beaucoup plus de ménages qui cultivent le cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana et malheureusement, cela signifie qu’il y a plus d’enfants qui risquent de travailler dans la culture du cacao», déplore l’ICI.

Dans le cadre des efforts déployés pour produire davantage, les agriculteurs ont également utilisé davantage de pesticides et d’engrais. Le rapport du NORC a révélé que sur les 1,56 million d’enfants qui travaillent, 1,48 million effectuent des tâches dangereuses comme le maniement de la machette et l’utilisation de produits agrochimiques, ce qui, dans ce dernier cas, a été multiplié par cinq environ.

Emanuele Biraghi, spécialiste des partenariats à l’UNICEF en Côte d’Ivoire, a déclaré à swissinfo.ch que l’augmentation de l’exposition aux pesticides «est particulièrement inquiétante, parce que l’impact des pesticides est extrêmement nocif pour le développement physique et cognitif des enfants. Leurs effets ne sont visibles qu’à long terme».

Marchés volatiles

Il y a également eu des conséquences négatives sur les revenus des agriculteurs, qui sont à la merci des prix très fluctuants du marché mondial. Les agriculteurs, dont la plupart travaillent sur moins de 10 hectares de terres, reçoivent le «prix à la production», qui est fixé par les offices nationaux du cacao et représente une fraction du prix payé sur les marchés mondiaux.

«Il existe un raisonnement selon lequel si les agriculteurs produisent deux fois plus, ils seront deux fois plus heureux, deux fois plus en bonne santé et deux fois plus instruits. Cela a conduit les gouvernements et les entreprises à injecter beaucoup d’argent pour aider les agriculteurs à produire davantage du même produit. Maiss si la demande de ce produit n’augmente pas en même temps, cela va déprimer le marché à long terme», explique Michiel Hendriksz, un ancien négociant en cacao qui a fondé la Fondation FarmstrongLien externe, qui gère des programmes d’agriculture durable en Côte d’Ivoire et ailleurs.

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Par exemple, après une récolte exceptionnelle durant la saison 2016-2017, le prix du cacao a chuté d’environ 30%, plongeant encore plus dans la pauvreté de nombreux agriculteurs qui gagnaient déjà moins de 2 dollars par jour.

Les organismes de surveillance de l’industrie soutiennent que les entreprises de cacao doivent payer un prix équitable aux agriculteurs, qui, selon certaines estimations, reçoivent moins de 7% du coût total d’une tablette de chocolat.

L’an dernier, les gouvernements du Ghana et de la Côte d’Ivoire ont introduit une prime de 400 dollars par tonne de cacao, ce qui est censé apporter une certaine stabilité des revenus aux agriculteurs, mais on ne sait pour l’heure pas exactement quel en est l’impact.

Bien que les coalitions industrielles s’accordent à dire que le prix que les agriculteurs reçoivent doit augmenter, elles n’ont pas élaboré de plan pour y parvenir. Certains experts mettent également en garde contre le fait que des mesures artificielles visant à augmenter les prix pourraient encourager les agriculteurs à cultiver davantage et entraîner une chute des prix mondiaux.

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Au-delà du cacao

Michiel Hendriksz, qui partage généralement son temps entre la Suisse romande et la Côte d’Ivoire, affirme que l’augmentation du prix à la production ne signifie pas que les agriculteurs peuvent acheter plus de biens pour leur consommation quotidienne.

«Les politiques agricoles nationales sont souvent axées sur les cultures de rente destinées à l’exportation comme le caoutchouc, la noix de cajou, le coton et le cacao. La Côte d’Ivoire doit maintenant importer même des denrées alimentaires de base comme l’huile de cuisine, le blé, le sucre, la viande, ou le poisson», dénonce-t-il.

Les taux d’inflation ont atteint des niveaux si graves que la plupart des biens et services de base deviennent très chers pour les agriculteurs. «Les petits exploitants agricoles se retrouvent coincés financièrement des deux côtés», ajoute Michiel Hendriksz.

Ce dernier affirme que l’élimination du travail des enfants nécessite une série d’interventions complexes, dont certaines n’ont rien à voir avec le cacao ou même l’agriculture. Il s’agit souvent d’un mélange de santé, de nutrition, d’éducation et d’infrastructures ou de l’absence de celles-ci. Les questions agricoles en sont les conséquences et non les moteurs, explique Michiel Hendriksz.

Et d’ajouter: «Ce n’est pas un problème de cacao. Il faut comprendre les vrais problèmes et les causes profondes sous-jacentes. Il s’agit d’un problème très complexe pour les petits exploitants agricoles qui comporte des éléments sociaux, culturels et historiques profonds. Vous ne pouvez pas résoudre ces problèmes isolément par une approche unique de la chaîne d’approvisionnement».

L’UNICEF encourage également l’industrie à penser plus globalement et à se pencher sur les questions de santé, d’accès à l’eau, de malnutrition, d’éducation et d’enregistrement des naissances qui maintiennent les enfants hors de l’école et les familles de cultivateurs de cacao dans un cycle de pauvreté. Emanuele Biraghi indique que l’investissement dans ces domaines pourrait être une stratégie importante pour prévenir le travail des enfants tout en développant le capital humain.

L’industrie semble se rallier à ce point de vue. Tous les grands négociants en cacao et fabricants de chocolat ont annoncé des plans qui combinent différentes formes de certification ou de vérification avec des projets de construction d’écoles et de cliniques, ainsi que de diversification des revenus des agriculteurs.

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Nicko Debenham, responsable du développement durable chez Barry Callebaut, l’un des plus grands transformateurs de cacao et fabricants de chocolat au monde, a déclaré l’année dernière au Financial TimesLien externe que «le modèle de culture de rente dans son ensemble est une recette pour poursuivre sur la voie de la pauvreté». Il a des conseils plus radicaux à donner aux producteurs: s’ils abandonnent le cacao, les prix vont grimper en flèche. «Cultivez plus de nourriture, produisez moins de cacao et faites monter les prix».

Barry Callebaut est impliqué dans un quart de tous les produits à base de chocolat et de cacao consommés dans le monde. Il y a quelques années, l’entreprise basée à Zurich a lancé l’initiative «Forever Chocolate», qui vise à sortir 500’000 agriculteurs de la pauvreté, à supprimer totalement le travail des enfants, à adopter un bon comportement en matière d’émissions de CO2 et de déforestation, et à utiliser des ingrédients durables.

Nestlé, qui possède notamment les marques KitKat et Cailler, a également fait de questions telles que l’eau, l’assainissement et l’égalité des sexes des priorités dans le cadre de son Plan cacao.

Yann Wyss, un responsable des affaires publiques qui dirige le travail de Nestlé en matière de droits de l’homme, a déclaré à swissinfo.ch qu’il soutient l’accent mis sur les communautés, mais que cela n’annule pas sa responsabilité en tant qu’entreprise. «Je ne suis pas à l’aise avec les entreprises qui disent qu’elles ne devraient adopter qu’une approche communautaire. Elles ignorent qu’elles ont un énorme pouvoir dans leur propre chaîne d’approvisionnement», estime-t-il.

«Vous devez savoir ce qui se passe dans votre chaîne d’approvisionnement pour comprendre ce qui est nécessaire pour s’attaquer aux causes profondes, ajoute-t-il. Chaque communauté, chaque ménage et chaque agriculteur sont différents et vous devez être en mesure de proposer des solutions adaptées».

«Nestlé construit des écoles dans certains villages, parce que nous savons que nous nous approvisionnons auprès de communautés où les enfants n’ont pas accès à l’éducation. Cela est dû soit à un manque d’écoles, soit au fait que les écoles sont très éloignées».

Plan suisse

La question de savoir si ces mesures entraîneront de réels changements dépend en grande partie de leur ampleur. Rien qu’en Côte d’Ivoire, on estime à plus de 3 millions le nombre d’enfants vivant dans des communautés de producteurs de cacao.

L’ICI a noté qu’une mauvaise coordination a conduit à «des efforts fragmentaires, inefficaces et parfois incohérents qui ne parviennent pas à atteindre la masse critique».

Le gouvernement suisse, de son côté, tente d’instaurer une certaine coordination au niveau national, en consacrant 7,6 millions de francs à des partenariats avec l’industrie suisse du cacao et des ONG dans le cadre de la Plate-forme suisse du cacao durableLien externe.

Bien que la Suisse n’importe que 2% du cacao mondial, elle abrite certains des plus grands négociants en cacao et des entreprises chocolatières qui négocient des fèves ou vendent des produits finis en chocolat dans le monde entier.

La plate-forme vise à ce que tout le cacao importé en Suisse soit «durable», par le biais de la certification Fairtrade et Rainforest Alliance, ainsi que des programmes vérifiés par des tiers pour les entreprises.

Christine Müller est la secrétaire exécutive de la plate-forme, qu’elle a rejointe après plusieurs années passées au Département fédéral de l’économie (en charge de l’agriculture) et chez Nestlé. Selon elle, la certification ne représente qu’une partie de la solution. «La certification ne vous donnera jamais la garantie à 100% qu’il n’y a pas de travail des enfants. Les audits ne sont effectués qu’une fois par an».

La plate-forme a également établi des principes et des mesures qu’elle utilise pour suivre les progrès et mène des projets pilotes cofinancés par le Département fédéral de l’économie et par l’industrie dans des domaines tels que la diversification des revenus et des cultures.

Reste à voir si cet effort peut éviter les promesses non tenues de 2001.

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