Navigation

Le sbire suisse de l’ethnocide américain

Allégorie représentant un ange qui veille sur les colons de la Conquête de l'Ouest. (1872) John Gast

Martin Marty voulait sauver les Sioux du feu de l’enfer et a même tenté de convertir Sitting Bull – il a ainsi participé à la campagne d’extermination de la culture indigène. Comment un moine bénédictin suisse en est-il venu à «civiliser» des indigènes au nom de l’État américain?

Ce contenu a été publié le 23 juillet 2021 - 12:59
David Eugster, texte et Thomas Kern, rédaction photos

La chapelle commémorative de l’évêque Martin Marty à Yankton, dans le Dakota du Sud, a été construite dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, comme «monument pour un saint évêque grâce auquel les bénédictins sont arrivés dans le Dakota». Le moine bénédictin suisse Martin Marty s’y est fait un nom en tant qu’«apôtre des Sioux». Plusieurs écoles et une localité portent son nom.

Dans la chapelle éponyme, un vitrail nous rappelle que Martin Marty a tenté (sans succès) de convertir le chef récalcitrant Sitting Bull, peu avant que celui-ci ne soit abattu. L’œuvre d’art en verre montre Martin Marty regardant avec révérence et respect le grand chef, des femmes indigènes chantant en arrière-plan avec des livres de cantiques à la main.

Partie d'un vitrail de la Bishop Marty Memorial Chapel à Yankton, Dakota du Sud, Etats-Unis. Collection Manuel Menrath

L’historien suisse Manuel Menrath, qui a étudié en détail l’histoire de Martin Marty et son rôle dans la «civilisation» des Sioux, a toujours trouvé cette représentation d’une hypocrisie carrément irritante. «Rétrospectivement, on dépeint avec beaucoup de révérence Martin Marty chantant avec dévotion, en compagnie d’Indiens qui portent de manière tout à fait stéréotypée une coiffe et des cheveux longs, dit-il. Au ciel, on pouvait les laisser faire, mais dans les internats gérés par Martin Marty, les choses étaient bien différentes: les parures et les cheveux longs ont été les premières choses à disparaître, car ils étaient considérés comme païens et diaboliques.»

Le fait que de nombreux Sioux soient aujourd’hui encore catholiques est l’œuvre de Martin Marty. Ses pensionnats ont contribué à transformer les enfants indigènes en bons Américains et, surtout, en catholiques. Martin Marty est un exemple parfait de la façon dont un homme ayant des objectifs religieux est devenu un sbire du colonialisme. Mais comment un moine de Suisse centrale s’est-il retrouvé dans les États-Unis du 19e siècle?

Attiré par le Far West

Fils d’un sacristain, Martin Marty a pour ainsi dire grandi dans une église. Ses trois frères sont tous devenus prêtres. Dès l’âge de cinq ans, il a reçu l’enseignement des jésuites et a très tôt été inspiré par leur travail de défenseurs itinérants de la foi. Enfant, il a trouvé un modèle en la personne de Saint François Xavier, qui avait effectué des missions au Japon, au Mozambique et en Inde au 16e siècle. Bien que Xavier n’eût jamais visité l’Amérique, il était aussi vénéré en Suisse centrale comme un «apôtre des Indiens».

Portrait de Martin Marty, alors prieur de Saint Meinrad, vers 1865. Collection Manuel Menrath

Mais en Suisse, Martin Marty ne pouvait plus devenir jésuite. Leur ordre avait été interdit par la Constitution du nouvel État fédéral de 1848, car jugé hostile à l’État et redevable uniquement à Rome. Martin Marty est donc devenu moine bénédictin à l’âge de 16 ans et a reçu le nom religieux de «Martin».

Au sein de l’État fédéral, les autres catholiques suisses se voyaient aussi de plus en plus dominés par les cantons protestants. Dans bon nombre de cantons, les monastères et les collèges catholiques ont été fermés. Le monastère d’Einsiedeln, auquel Martin Marty appartenait, cherchait à échapper à la menace de dissolution.

C’est pourquoi des moines ont été envoyés aux États-Unis. En 1854, ils ont fondé le prieuré de Saint Meinrad dans l’Indiana, près de Tell City, où de nombreux colons suisses se sont installés dans les années 1850. On ne cherchait en effet pas seulement un lieu de refuge, mais on voyageait aussi à la suite des émigrants catholiques. «On craignait qu’ils ne puissent devenir protestants dans un pays étranger», précise l’historien.

Mais le prieuré au Far West ne fonctionnait pas comme le voulait Einsiedeln. En 1860, Martin Marty, alors âgé de 26 ans, y a été envoyé pour remettre les choses en ordre. Il a réussi: il a fondé une école pour les enfants des colons, autour de laquelle une petite ville s’est développée. En 1870, le prieuré de Saint Meinrad a été élevé au rang d’abbaye et Martin Marty à celui d’abbé.

La sédentarité de la vie monastique ne lui convenait pourtant pas. Il se voyait comme un missionnaire de la Conquête de l’Ouest et entendait apporter la vérité catholique aux «païens dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort». Bien qu’arrivé en tant que gestionnaire clérical, l’époque était favorable à ce qu’il se rapproche de son objectif: devenir un «apôtre des Indiens».

«Civiliser» plutôt qu’exterminer

Après la Guerre de Sécession, les Américains étaient fatigués de se battre, y compris avec les peuples indigènes. Des humanistes et des représentants des Églises ont donc demandé une approche moins violente des populations indigènes. Selon le Département de l’Intérieur de l’époque, l’objectif était désormais d’éduquer la «race perdue et ignorante» des Amérindiens selon les «enseignements de notre civilisation chrétienne supérieure».

Ce faisant, il ne s’agissait pas de créer une égalité de naissance. «On ne voulait pas d’une élite, mais de domestiques, d’ouvriers d’usine, de bons chrétiens dont la société pourrait bénéficier», indique Manuel Menrath. C’est là que les Églises de toutes orientations entraient en jeu: les réserves dans lesquelles la cavalerie avait parqué les tribus, sous la menace d’exécution, étaient attribuées aux différentes organisations missionnaires. Celles qui étaient déjà les plus actives sur place obtenaient le contrat.

Il est important de noter que la «politique de paix» n’était pas un renoncement à la destruction des peuples indigènes, mais plutôt le dernier acte de la politique de l’État américain visant à détruire leur langue, leur culture, leur spiritualité. Aujourd’hui, on appelle cela un ethnocide. De tels programmes, selon Manuel Menrath, sont typiques du colonialisme de peuplement dominé par les colons, comme on peut également l’observer en Australie et en Nouvelle-Zélande.

«Au début, tout semble idyllique; les colons partent pour une région, ont besoin d’un peu de terres, les indigènes reprennent la route et tout le monde peut vivre. Mais à un moment, la consommation de terres par les colons augmente et les indigènes se retrouvent soudain en travers du chemin. Dès lors, il existe deux options: extermination et rééducation», résume l’historien.

Le colonialisme de peuplement se caractérise également par le fait que les colons ne doivent pas nécessairement être de la même nationalité que la puissance coloniale. Il existe de nombreuses possibilités de participation pour les personnes de tous les pays – pour autant qu’elles appartiennent à la race considérée comme supérieure.

Cela a également permis à Martin Marty de jouer un rôle important. Néanmoins, Manuel Menrath met en garde contre les condamnations unilatérales: «Il ne faut pas se contenter d’une critique hâtive de l’Église: tout d’abord, ces programmes ont été initiés par l’État. Les gens d’Église partaient du principe qu’ils faisaient quelque chose de bien car, en tant qu’auxiliaires de la nouvelle politique, ils sauvaient au moins physiquement des gens.»

Politique concentrée sur les enfants

Lorsque le Bureau des missions indiennes catholiques, fondé en 1874, a contacté Martin Marty pour rechercher des missionnaires, il a lui aussi vu sa chance d’emprunter enfin le chemin dont il avait rêvé. En 1876, malgré sa fonction d’abbé, il a ainsi quitté le monastère de Saint Meinrad pour se consacrer à l’œuvre missionnaire des Sioux dans la réserve de Standing Rock.

Martin Marty s’est régulièrement élevé contre les politiques violentes à l’encontre des populations indigènes et était conscient que seule la stratégie américaine avait transformé les Sioux qu’il rencontrait en «fainéants, oisifs et mendiants». Néanmoins, il considérait leur culture comme arriérée et ne méritant guère d’être protégée. Dans un premier temps, il prévoyait donc de morceler les terres afin d’adapter les indigènes au modèle des agriculteurs européens.

Cependant, il s’est rendu compte très tôt qu’il devait se concentrer sur les enfants, qui lui semblaient plus faciles à civiliser que les adultes. Pour ce faire, ils devaient être séparés de leurs parents. Selon Martin Marty, il ne servait à rien d’enseigner aux enfants indigènes si «on leur permettait de retourner à intervalles réguliers dans leur cercle familial immoral, où les maux existants n’avaient pas été corrigés».

L’objectif était de séparer les enfants jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte, afin qu’ils puissent ensuite, en bons catholiques, fonder leur propre famille. En 1876, il a construit un pensionnat avec les Sioux et les a ainsi laissés, comme l’écrit avec justesse Manuel Menrath, «creuser leur propre tombe culturelle».

Portraits de Sitting Bull en 1885 et de l'évêque Martin Marty vers 1895. Library of Congress/Collection Manuel Menrath

De nombreux parents ont volontairement confié leurs enfants à Martin Marty et à ses aides - surtout pour éviter que les enfants ne soient emmenés dans des internats militaires au-delà des réserves, où la probabilité de mourir était élevée.

Avant même Martin Marty, les États-Unis envoyaient des enfants amérindiens dans des internats situés au-delà des réserves, où ils devaient être dépouillés de leur culture d’origine – ils faisaient partie intégrante de la «politique de paix». Beaucoup d’entre eux en sont morts, car les virus et les bactéries avaient la vie facile dans les dortoirs. Chaque pensionnat avait son propre cimetière – 190 enfants ont été enterrés dans le seul pensionnat de Carlisle.

Dans les internats catholiques dirigés par Martin Marty, les conditions étaient un peu moins militaires, et les enfants étaient également autorisés à parler leur propre langue. Mais il s’agissait moins de respect pour la culture des enfants que d’efficacité missionnaire: on estimait que l’Évangile aurait plus facilement accès aux âmes dans leur langue maternelle. Mais là aussi, leurs longs cheveux étaient coupés dès leur arrivée et leurs vêtements traditionnels remplacés par des robes blanches.

Martin Marty et deux prêtres en compagnie de premiers communiants à l'Immaculate Conception Indian School, Stephan, Réserve de Crow Creek , Dakota du Sud, vers 1888. Collection Manuel Menrath

L’enseignement dans des pièces fermées a dû être un changement radical pour les enfants. Manuel Menrath explique que les enfants sont passés d’un monde dans lequel les cycles naturels, les trajectoires du soleil et des étoiles servaient de points d’orientation, à un environnement où le rectangle dominait: «Pupitres, lits, portes rectangulaires, la forêt est remplacée par un jardin ordonné avec des platebandes rectangulaires: c’était déjà un viol de l’âme indienne.»

Coups et humiliations

La façon dont les enfants étaient traités dans les internats catholiques était similaire à celle qui était considérée comme la seule voie correcte dans les institutions européennes jusqu’au 20e siècle: «Tout ce qui contredisait la conception bourgeoise de la société devait être redressé», déclare Manuel Menrath. Le pensionnat était régi par la pédagogie noire - une discipline stricte était à l’ordre du jour, les enfants étaient enfermés, battus, humiliés.

«Dans les écoles chrétiennes en particulier, cela était considéré comme légitime, car on disait que ceux qui recevaient une punition dans ce monde faisaient déjà pénitence pour l’au-delà. Punir le corps épargnait à l’âme de plus grands tourments au purgatoire», rappelle l’historien. En plus du travail et des punitions, les écoles catholiques devaient également prier: les messes étaient célébrées avant les cours officiels de l’école, ce qui explique que la journée commençait encore plus tôt.

Un modèle important pour la vie de Martin Marty: Saint François Xavier lors de son baptême. Wolfgang Sauber

«Tuer l’Indien et sauver l’homme» était la nouvelle devise de la «politique de paix» - mais parfois, elle échouait. Les maladies étaient aussi un problème dans les pensionnats catholiques, et dans de nombreux cas, les enfants mouraient. Le fait que l’accent ne soit pas mis sur le sauvetage de la personne, mais sur celui de l’âme est illustré par un cas grotesque qui s’est produit dans la réserve de Rosebud vers 1890.

Un père indigène a fait irruption dans l’internat de la mission Saint-François, endeuillé par la mort de son fils, et a transporté son corps chez lui pour l’enterrer de manière traditionnelle - une procédure scandaleuse du point de vue des religieuses, car l’âme catholique de l’enfant était ainsi perdue. Le père a ensuite été arrêté, le corps de l’enfant mort a été confisqué, et il a tout de même bénéficié d’un enterrement catholique.

À la mort de Martin Marty en 1896, plus de 6000 Sioux étaient devenus catholiques et il était considéré comme l’un des missionnaires les plus efficaces des États-Unis. Mais la politique de civilisation a-t-elle été un succès? Manuel Menrath en doute: «Bien sûr, la plupart des Lakota d’aujourd’hui sont catholiques et 'civilisés'. Mais les écoles publiques en particulier, en rassemblant des enfants de différentes tribus, ont créé un mouvement panindien.»

Et l’historien de poursuivre: «la lecture et l’écriture leur ont permis de renforcer leur culture et de transformer les réserves en patries. Même si beaucoup ont souffert et ont perdu la vie, mesuré à l’aune de l’objectif d’éradiquer tout ce qui est indigène chez ces gens - la langue, la spiritualité, la décoration en plumes, la pipe sacrée - l’ethnocide a échoué.»

Les commentaires ont été désactivés pour cet article. Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

Partager cet article

Joignez-vous à la discussion

Avec un compte SWI, vous avez la possibilité de faire des commentaires sur notre site web et l'application SWI plus.

Connectez-vous ou inscrivez-vous ici.