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La liberté d'expression doit-elle s'arrêter là où elle blesse les sentiments religieux?

Le 18 octobre 2020 à Paris, une manifestation pour dénoncer l'assassinat du professeur français Samuel Paty, qui avait abordé la question de la liberté d'expression en classe en utilisant des caricatures de Mahomet. Keystone / Yoan Valat

De nombreux musulmans souffrent lorsque leur prophète est caricaturé. Jusqu'où peut aller la liberté d'expression? 

Ce contenu a été publié le 20 novembre 2020 - 16:37

Fin septembre, au début du procès de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, le magazine satirique français a de nouveau publié des caricatures du prophète Mahomet. Peu après, le président français Emmanuel Macron a déclaré la guerre à l'islamisme radical dans un discours programmatique. Comme en 2015, ces débats en France ont déclenché une vague de protestations dans le monde musulman.

En Europe, une série d'attentats terroristes à motivation islamiste a suivi. Le dernier en date s’est déroulé mardi en Suisse, dans le canton du Tessin, où une femme armée d’un couteau a agressé deux femmes dans un magasin, blessant gravement l’une des victimes. Le motif terroriste est pour l’instant soupçonné.

A Vienne, le 2 novembre, un islamiste armé d’un fusil d’assaut a tué quatre personnes et en a blessé 23. À la basilique Notre-Dame de Nice, un autre a poignardé à mort trois fidèles le 29 octobre. A Paris, un terroriste a décapité le professeur Samuel Paty le 16 octobre tandis qu’à Dresde, le 4 octobre, un touriste a été tué au couteau et un deuxième a été grièvement blessé.

En Arabie Saoudite également, une attaque à l’explosif a été perpétrée contre des représentants de la France. Auparavant, Paris avait émis un avertissement à l’attention des Français vivant dans certains pays musulmans.

Existe-t-il un droit au blasphème?

La chancelière allemande Angela Merkel a parlé d'attaques «contre notre société libre, contre notre mode de vie». Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a déclaré: «Dans notre société libre, il ne peut y avoir de tolérance pour l'intolérance».

Le président français Macron a prononcé son fameux discours sur la manière dont il entend lutter contre la violence islamiste. Ses propos musclés ont été suivis de mesures suivant trois axes: intégration, prévention, surveillance.

Une polémique a éclaté entre les pays occidentaux, qui tiennent fermement à la liberté d'expression, et les pays musulmans, pour qui les caricatures sont une discrimination, un appel à la haine et au blasphème. Plusieurs pays arabes ont appelé à boycotter la France à cause des déclarations d’Emmanuel Macron. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a également accusé le président français d'islamophobie.

Il est vrai que la France est le plus grand pays d'immigration d’Europe. Mais la question de la place de la religion dans la société et de ce que serait une recette efficace pour la coexistence des cultures se pose dans de nombreux pays européens, avec une urgence grandissante.

«Provocation inacceptable»

Les organisations islamiques officielles du monde entier s’accordent sur le fait que le blasphème ne doit pas faire partie de la liberté d'expression. Elles considèrent la publication des caricatures de Mahomet comme une provocation insensée et inacceptable, qui ne fait qu'alimenter la haine et troubler la coexistence pacifique.

Le son de cloche est similaire chez les organisations musulmanes de Suisse: après la publication des caricatures de Mahomet en France, la Fédération d'organisations islamiques de Suisse (FOIS) a appelé les musulmans suisses à renoncer à la violence. Elle a toutefois aussi souligné que les opinions étaient là pour «apprendre les uns des autres, et non pour offenser les autres», ajoutant que «se moquer et ridiculiser des croyants afin de démontrer la liberté d'opinion» n'était «pas approprié».

La mosquée Al-Azhar du Caire - la plus importante instance religieuse du monde arabe - a condamné les caricatures de Mahomet, les qualifiant de «provocation injustifiée envers les sentiments d’environ deux milliards de musulmans dans le monde» et a demandé «une loi internationale interdisant l'islamophobie et la discrimination». Le Grand Imam de la mosquée Al-Azhar, Ahmed el-Tayyeb, a exigé le respect des sanctuaires et des symboles religieux. Il a accusé Charlie Hebdo de saboter les efforts mondiaux des institutions religieuses qui tentent d'établir un dialogue interreligieux.

«Des valeurs non négociables»

Pour Ahmed Mansour, directeur général d’une initiative pour la promotion de la démocratie et la prévention de l’extrémisme, ces déclarations sont «hypocrites», «car la liberté religieuse, dit-il, inclut la liberté de critiquer la religion - et cela n'est pas négociable».

Selon lui, l'Occident ne doit pas faire de compromis sur ce sujet, car il ne s'agit pas de deux points de vue différents qui seraient aussi légitimes l’un que l’autre. «Nous avons, d’une part, une société éclairée parce qu'elle a expérimenté le processus de critique de la religion et s'est libérée de ces tabous. Et, d’autre part, une société qui défend des sujets antérieurs aux Lumières» , estime Ahmed Mansour, également directeur de programme de la Fondation européenne pour la démocratie.

Demain, peut-être qu’il ne serait plus question de caricatures «mais de savoir s’il est permis de dire que le terrorisme peut être justifié du point de vue théologique». Tôt ou tard, des tabous apparaîtraient, qui détruiraient toutes les valeurs démocratiques en Europe. «Et ce n'est dans l’intérêt de personne, pas même dans l’intérêt des musulmans», poursuit le spécialiste.

«Faire des exceptions, c’est accepter un mal qui peut peut-être apporter le calme à court terme mais ne résout pas les points de conflit, qui finiront par exploser», ajoute Ahmed Mansour. Si de jeunes Européens radicalisés ont rejoint l'organisation terroriste Etat islamique, ce n’est pas à cause des caricatures de Mahomet, «mais parce que l'idéologie les y a amenés», expose-t-il.

«Est-ce utile?»

Hansjörg Schmid, directeur du Centre Suisse Islam et Société (CSIS) de l'Université de Fribourg, relativise cette position: «En matière de dialogue culturel, la question se pose de savoir s'il est toujours utile de provoquer au maximum.» Selon lui, d'autres facteurs s'ajoutent au débat actuel: l'eurocentrisme, l'islamophobie et l'histoire post-coloniale. «Cela crée un sentiment de blessure», relève Hansjörg Schmid.

Ce dernier souligne également que le sujet n'est pas purement musulman. «Même parmi les catholiques très conservateurs, il y a parfois un désir de fixer des limites à la liberté d'expression afin de protéger les sentiments religieux».

D’un autre côté, Hansjörg Schmid pointe que restreindre la liberté d'expression ne rend service à personne: «Les droits humains tels que la liberté d'expression protègent les individus, mais pas les religions et les idéologies, qui doivent supporter la critique.» Pour Hansjörg Schmid, Dieu est au-dessus des caricatures et des critiques. «En termes religieux, Dieu est plus grand que toutes les polémiques», déclare-t-il.

«Il ne s'agit pas de l'islam»

Elham Manea est écrivaine à succès et maître de conférence à l'Institut de sciences politiques de l'Université de Zurich. D’après elle, ce n’est pas l'islam qui est au centre du débat, mais bien l'islamisme. Ce n'est pas «nous les musulmans contre l'Occident, mais nous les musulmans et les non-musulmans contre l'islamisme».

Emmanuel Macron, par exemple, critique exclusivement l'islamisme, souligne-t-elle. Mais aujourd'hui, certains acteurs tentent de renverser son discours pour le présenter comme un ennemi de l'islam. «Cela montre qu'il y a un problème, tout comme la réaction que cela provoque dans certains cercles», dit Elham Manea.

«Nous devons prendre des mesures ciblées contre les structures de l'islamisme», préconise-t-elle. Emmanuel Macron a reconnu que l'État français était resté trop en retrait, laissant un vide pour les mouvements islamistes. «Nous devons être attentifs à notre jeunesse afin de la protéger du radicalisme.»

Série Liberté d'expression

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