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L’anglais comme langue commune en Suisse: un bien ou un mal?

Valery Kachaev

Il n’est pas rare d’entendre des Suisses de différentes régions du pays discuter en anglais. Cela ne fait pas plaisir à tout le monde, mais l’utilisation de l’anglais comme lingua franca est-elle bénéfique ou néfaste à la cohésion nationale?

Ce contenu a été publié le 07 avril 2021 - 13:47

La gestion de la pandémie de Covid-19 a créé des défis en matière de communication entre les régions linguistiques du pays qui doivent être résolus, selon un homme politique de premier plan. «Je pense que cela a été l’occasion de discuter du multilinguisme dans le pays et que ces discussions devraient inclure une modernisation de la loi afin de considérer l’anglais comme l’une des principales langues [...]», a déclaré Sven Gatz, pour qui la situation actuelle est «peu porteuse d’avenir». Il a toutefois reconnu qu’il y aurait de l’opposition. «Il y a déjà beaucoup de gens qui disent que nous devrions d’abord apprendre la langue de l’autre avant de donner la priorité à l’anglais.»

Sven Gatz n’est pas suisse. Il est le ministre bruxellois de la Promotion du multilinguisme et s’exprimait dans le Brussels Times du 16 mars. Si le gouvernement suisse a été critiqué pour sa réponse à la pandémie, personne n’a encore pointé du doigt les quatre langues nationales du pays. Toutefois, les commentaires de Sven Gatz mettent en lumière certains des défis politiques et sociaux auxquels sont confrontés les pays officiellement multilingues, tels que la Suisse, la Belgique et le Canada.

Au début de cette année, un journaliste de la télévision publique suisse alémanique SRF avait interviewé le réalisateur lausannois Jean-Stéphane Bron à propos de son dernier documentaire. Leur langue de communication? L’anglais!

«Normalement, SRF et le journal télévisé Tagesschau souhaitent que les interviews soient réalisées dans les langues nationales respectives», explique la journaliste, Uta Kenter. Cependant, ayant grandi en Allemagne, elle a estimé que son niveau de français n’était pas suffisant pour discuter de la façon de reproduire le cerveau humain sur un ordinateur. Jean-Stéphane Bron pensait manifestement la même chose de son niveau d’allemand.

«Très souvent, nous posons les questions en anglais et notre interlocuteur répond dans sa langue. Malheureusement, dans ce cas, ce n’était pas possible», précise encore la journaliste.

Étant donné que les commentaires de Jean-Stéphane Bron auraient de toute façon été doublés en allemand, le fait qu’il s’exprime en anglais, en français ou dans une autre langue ne faisait en pratique aucune différence pour le téléspectateur. En théorie, cependant, cela soulève des questions intéressantes sur le rôle et le statut de l’anglais en Suisse. Tout d’abord, l’utilisation de l’anglais comme pont linguistique est-elle en train d’augmenter?

«Sur la base des témoignages, je pense que nous sommes tous d’accord pour dire que les personnes issues de différents milieux linguistiques suisses ont tendance à utiliser l’anglais comme lingua franca», répond Franz Andres Morrissey, maître de conférences en linguistique anglaise à l’Université de Berne.

Compréhension mutuelle

Franz Andres Morrissey n’a cependant pas connaissance d’une étude quantitative à grande échelle qui confirme ou infirme les témoignages. Il fait toutefois référence à une étude réalisée en 2003 par Mercedes Durham, sociolinguiste aujourd’hui à l’Université de Cardiff, qui s’est penchée sur les échanges de courriels entre étudiantes et étudiants en médecine en Suisse et a constaté qu’ils et elles commençaient à communiquer dans leur langue maternelle et finissaient par passer à l’anglais pour assurer une meilleure compréhension.

«L’anglais semble être la langue la plus facilement comprise et acceptée dans les groupes linguistiques mixtes, la principale raison étant qu’il s’agit d’une langue non maternelle pour toutes et tous, écrit Mercedes Durham. Les italophones de la liste étaient à l’avant-garde de ce changement, car comme personne d’autre ne parle leur langue maternelle, ils ont fait l’expérience directe de la nécessité de faire en sorte que les gens puissent se comprendre.»

Utilisation des langues en Suisse

La Suisse compte quatre langues nationales: l’allemand est parlé par environ 63% de la population (la grande majorité de ces personnes parlent en fait le suisse allemand), le français par 23%, l’italien par 8% et le romanche par 0,5%, soit environ 50’000 personnes.

Que ce soit en discutant avec des proches ou des collègues de travail, en surfant sur Internet, en lisant ou en regardant la télévision, 68% des plus de 15 ans utilisent plus d’une langue au moins une fois par semaine, selon les données de 2019. Les 32% restants disent n’utiliser qu’une seule langue, contre 36% en 2014. Plus la personne est âgée, plus elle est susceptible de n’utiliser qu’une seule langue. L’enquête révèle que 38% utilisent régulièrement deux langues, 21% en utilisent trois, 6,4% en utilisent quatre et 1,7% en utilisent au moins cinq.

L’anglais est la langue non nationale la plus courante et est régulièrement parlé par 45% de la population en Suisse. L’anglais est plus répandu dans la partie germanophone du pays que dans les régions italiennes et francophones (46% contre 37% et 43% respectivement).

En 2019, près de trois quarts des personnes âgées de 15 à 24 ans ont déclaré parler, écrire, lire ou écouter l’anglais au moins une fois par semaine, soit environ dix points de pourcentage de plus qu’en 2014.

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L’Observatoire linguistique de la Suisse italienne (OLSI), qui mène des recherches sur divers aspects de l’italien en Suisse, affirme que, sur le lieu de travail, l’utilisation de l’anglais a augmenté – et que l’utilisation des langues nationales a diminué – dans tout le pays depuis au moins les années 1990. Toutefois, «l’anglais est actuellement moins utilisé dans l’ensemble de la Suisse italophone que dans les autres régions linguistiques», précise l’Observatoire, citant les données de 2019 de l’Office fédéral de la statistique.

Ce graphique montre comment les travailleurs en Suisse romande et en Suisse alémanique sont environ deux fois plus susceptibles de parler l’anglais plutôt qu’une autre langue nationale, mais la situation est beaucoup plus équilibrée dans la région italophone. Les non suisses travaillant en Suisse sont encore plus susceptibles d’utiliser l’anglais sur leur lieu de travail.

Contenu externe

L’OLSI estime que la présence réduite de l’anglais au travail et l’importance relative des langues nationales dans la zone italophone sont «sans aucun doute» dues au système scolaire – en particulier au Tessin, où les autres langues nationales ont la priorité sur l’anglais dans la scolarité obligatoire (d’abord le français, puis l’allemand).

On ne peut pas ignorer les autres langues nationales si l’on travaille dans une région de langue minoritaire et si l’on travaille à un niveau national ou interrégional. «C’est pour cette raison que l’on peut dire qu’au Tessin, il y a généralement peu besoin d’utiliser l’anglais comme lingua franca et que les compétences dans les langues nationales peuvent être assumées», relève l’OLSI.

Ainsi, l’anglais n’est-il donc pas perçu comme un envahisseur perturbateur? «Même si au Tessin on constate une certaine importance de l’anglais dans le monde professionnel, on ne peut certainement pas parler d’un problème avec l’anglais, par exemple dans le sens d’un réel danger que l’anglais supplante l’italien», répond l’Observatoire.

Mauvaises expériences à l’école

Mais l’anglais pourrait-il supplanter le français ou l’allemand? Mercedes Durham note que lorsque l’objectif est de communiquer à un public plus large et multilingue, comme Internet permet de le faire facilement, «ni le français ni l’allemand ne peuvent servir de langue principale dans le contexte suisse, et il devient nécessaire d’utiliser l’anglais».

swissinfo.ch compte dix départements linguistiques et les réunions de rédaction se déroulent en anglais. Il n’est pas rare non plus d’entendre deux collègues suisses converser en anglais. Des langues communes existent aussi entre certaines personnes. Je parle par exemple allemand avec deux membres du département chinois, français avec un autre et anglais avec le quatrième.

Franz Andres Morrissey, qui est un Suisse alémanique dont le niveau d’anglais est celui d’un anglophone de naissance, indique qu’il a lui aussi une expérience personnelle de l’anglais comme lingua franca.

«Ma thèse portait sur le choix de la langue dans l’éducation bilingue en Suisse, explique-t-il. Et l’une des personnes avec lesquelles j’ai eu beaucoup de contacts était une journaliste de l’Hebdo [un hebdomadaire d’information basé à Lausanne et aujourd’hui disparu]. Et nous nous sommes tous deux sentis beaucoup plus à l’aise de parler anglais, car mon français n’est pas du tout bon, et elle avait de mauvais souvenirs de l’allemand à l’école.»

Franz Andres Morrissey explique que les Suisses francophones se plaignent généralement du fait qu’ils apprennent le «bon» allemand (tel que parlé en Allemagne) à l’école et que leurs compatriotes alémaniques insistent pour parler le dialecte. «C’est évidemment une incitation pour laisser tomber l’allemand et opter pour une langue qui demande le même effort pour les deux interlocuteurs», relève-t-il.

Thème politique

En 2016, Mercedes Durham écrivait que la principale évolution dans l’utilisation de l’anglais comme lingua franca était de savoir avec qui les Suisses parlaient anglais. «Au départ, l’anglais était principalement utilisé avec les touristes, mais au cours des deux dernières décennies, il a été de plus en plus utilisé par les Suisses entre eux également, ce qui en fait une lingua franca infranationale et une langue suisse de facto», relevait-elle.

Le gouvernement suisse publie déjà de nombreux communiqués de presse en anglaisLien externe, mais entendre l’anglais décrit comme une langue suisse – de facto ou non – a de quoi donner le vertige à certains Suisses.

En septembre 2000, le responsable cantonal de l'enseignement zurichois annonçait que l’anglais, plutôt que le français, serait la première langue étrangère enseignée dans les écoles. Dès le lendemain, le journal francophone Le Temps se demandait si l’introduction de l’anglais dans le programme scolaire du canton signifiait la «fin de la Suisse». C’était également l’expression utilisée par la politicienne tessinoise Chiara Simoneschi-Cortesi en 2009, alors qu’elle était présidente du Conseil national, pour mettre en garde contre ce qui se passerait, selon elle, si l’anglais devenait la langue de communication entre les Suisses.

De nombreuses personnes, notamment dans les régions francophones et italophones du pays, craignent que l’enseignement de l’anglais avant les langues nationales suisses n’affaiblisse, voire ne défasse, le ciment social qui fait la cohésion de la Suisse. «Que l’anglais soit utile ne signifie pas qu’il soit utile pour tout», concluait, en 2016, une étude de l’Université de Genève sur les langues et l’économie. «Pour comprendre la Suisse romande, il faut parler français. Pour connaître la Suisse alémanique, il faut parler allemand et au moins comprendre le suisse-allemand dans une certaine mesure.»

Lors d’un vote réalisé en 2017, les citoyens du canton de Zurich ont décidé que les élèves continueraient à apprendre l’anglais à partir de sept ans et le français à partir de 11 ans.

Deux camps

Lorsqu’il est question d’enseigner l’anglais ou une langue nationale, Franz Andres Morrissey affirme qu’il existe essentiellement deux arguments. «Une argumentation utilitaire serait 'allons-y pour l’anglais'. Et en fait, c’est ainsi que le débat s’est orienté à Zurich et dans d’autres endroits», explique-t-elle. En d’autres termes, l’anglais est considéré comme plus utile pour les germanophones que le français ou l’italien.

«L’autre argument, celui de la cohésion nationale, est assez ancien. Je ne suis pas convaincu qu’il soit réellement si important. J’ai le sentiment, dans une large mesure, que la Suisse a une cohésion qui est assez solide. Il y a un élément nationaliste et un élément économique. Je ne pense pas que la langue joue un rôle très important, mais c’est une sorte de bannière derrière laquelle nous aimons nous rassembler. Même si les gens ne pouvaient pas parler la langue nationale de l’autre - l’italien et le romanche en sont des exemples - il est très peu probable que le pays s’effondre», estime Franz Andres Morrissey.

Parler anglais ne serait donc pas un problème? «Je ne sais pas si c’est un problème, répond-il. Si cela facilite la communication, ce n’est certainement pas une mauvaise chose. C’est peut-être un peu un appauvrissement du répertoire linguistique que vous pourriez avoir. Mais je ne pense pas que nous puissions faire quoi que ce soit, car les gens utiliseront le canal de communication qui leur convient. Je dis à mes étudiants que la communication est l’exemple même du chemin de moindre résistance. Vous communiquez sous la forme ou le mode qui crée le moins d’obstacles.»

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