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Interdiction de la prostitution: la question fait débat en Suisse

Doit-on interdire ou réglementer la prostitution? Robert Schlesinger / Keystone / DPA

Une petite ONG zurichoise a créé la polémique en demandant que la Suisse interdise la prostitution, comme le fait déjà la Suède. La loi helvétique reconnaît le travail du sexe comme un métier, au même niveau que n’importe quel autre.

Ce contenu a été publié le 10 septembre 2018 - 11:45

«Suède et Suisse sont très souvent confondues. Les Suisses n'y voient peut-être pas un problème. Mais nous, oui!», s’exclament des Suédois dans une vidéo réalisée par Frauenzentrale ZürichLien externe, le Centre de liaison des associations féminines zurichoises. Le 28 juin, l’ONG a lancé une campagne pour interdire la prostitution en Suisse comme c’est déjà le cas en Suède. Dans ce pays scandinave, le sexe tarifé est interdit et les clients sont passibles d’amendes. La Suisse, en revanche, est l'un des pays les plus libéraux en la matière: l'offre et la consommation de services sexuels rémunérés sont autorisées, de même que la prostitution de rue, les saunas clubs et les maisons closes. La prostitution est une profession comme une autre: les péripatéticiennes paient des impôts et sont généralement considérées comme des travailleuses indépendantes.

«Comment la prostitution peut-elle être légale?», demande un intervenant dans la vidéo. «Bien sûr, tout ce qui rapporte de l'argent est légal en Suisse», lui répond son interlocuteur. «Vous, les Suisses, vous vivez encore au Moyen-âge.»

Contenu externe

La vidéo, volontairement provocatrice, est devenue virale sur les réseaux sociaux.

D'autres ONG s'opposent à l'interdiction de la prostitution et défendent les droits des travailleuses du sexe. Elles ont ainsi lancé la contre-campagne «La prostitution est un travail»Lien externe. Les bureaux de l'égalité et les centres de conseil se sont aussi prononcés contre la demandeLien externe de Frauenzentrale Zürich.

Divergences et divorce

L'organisation de défense des droits des femmes, TERRE DES FEMMES Suisse (TdF), a également pris part à la contre-campagne. Une positionLien externe qui a causé des remousLien externe, son organisation sœur allemande ne la partageant pas. «Nous nous distançons clairement et sans équivoque de la déclaration de TERRE DES FEMMES Suisse, qui affirme que 'la prostitution est un travail'», écrit TdF Allemagne dans un communiqué. Tout comme Frauenzentrale Zürich, l’association allemande prône l’interdiction de la prostitution. Cette dernière est, par ailleurs, autorisée outre-Rhin. «Nous voulons une société sans prostitution, car celle-ci constitue une forme de violence», explique Inge Bell, de TdF Allemagne, à swissinfo.ch. La prostitution méprise profondément la condition de la femme, selon elle.

Selon la Frauenzentrale à Zurich, les femmes qui payent pour les services sexuels de ces hommes doivent aussi être punies. L'image montre deux employés du premier bordel pour femmes de Suisse, qui a été très rapidement fermé. Walter Bieri / Keystone


Les associations suisses sont d’un autre avis. Dans la campagne «La prostitution est un travail», elles estiment que l'égalité des droits signifie l'égalité des droits pour tous, y compris pour les travailleuses du sexe. Lesquelles ont droit à l'autodétermination et à la liberté du commerce. «La dignité de tous les êtres humains doit être préservée. Celle des personnes qui exercent une activité stigmatisée socialement également», relèvent les organisations helvétiques sur une plateforme communeLien externe. Et d’ajouter que la violence à l’encontre des femmes et la traite des êtres humains sont des phénomènes distincts de la prostitution.

En raison de leurs divergences de vues, TdF Suisse et TdF Allemagne mettent fin à leur collaboration. «Les deux organisations sont en cours de séparation», confirme Inge Bell à swissinfo.ch. Il ne s’agit pas du premier différend qui les oppose. L'ONG suisse n’est pas convaincue de l’interdiction de la burqa et du voile notamment. «Si la politique pour les droits des femmes invoque le relativisme culturel et défend, par exemple, les associations musulmanes conservatrices – comme c'est peut-être le cas actuellement en Suisse –, elle torpille toute réelle amélioration de l'égalité entre les sexes», affirme Inge Bell. L'association suisse doit désormais changer de logo et de nom, poursuit-elle.

Les "sexbox" installées à Zurich Altstetten. Steffen Schmidt/Keystone


Scepticisme

La plupart des médias suisses se sont montrés sceptiques quant à la proposition de Frauenzentrale Zürich. Une interdiction de la prostitution coûterait cher, commente le Tages-AnzeigerLien externe. Selon le quotidien zurichois, quiconque veut interdire le commerce du sexe doit aider les femmes dans leur recherche d'un nouvel emploi ou leur apporter un soutien financier pour qu’elles puissent entreprendre une reconversion professionnelle. «Toute autre réponse serait hypocrite et déloyale.» 

La Neue Zürcher ZeitungLien externe admet, pour sa part, que «la prostitution méprise plutôt les femmes qu’elle ne les respecte; elle ne favorise pas l’égalité des sexes». Pourtant, de nombreuses voix s’élèvent contre une interdiction, craignant que les femmes soient poussées à exercer dans la clandestinité et contraintes à l'illégalité.

Seul le tabloïd alémanique BlickLien externe, qui traite les sujets sexuels comme nul autre journal et engrange d’importants revenus grâce aux publicités à caractère sexuelLien externe, s'est prononcé en faveur d'une interdiction de la prostitution: le sexe tarifé représente, d’après lui, un abus tarifé.

Réglementer plutôt qu’interdire

Frauenzentrale Zürich ne s'étonne pas des réactions négatives suscitées par sa campagne. «Nous nous y attendions», déclare sa présidente Andrea Gisler. «En Suisse, on nie la réalité du commerce du sexe et les effets négatifs qui l’accompagnent.» Dans d'autres pays, les organisations de femmes et des groupes de pression entendent également abolir la prostitution. Le Conseil de l'EuropeLien externe, le Parlement européenLien externe et d'autres États débattent depuis longtemps du sujet. En Suisse, le Conseil fédéral s'est également penché sur la question en 2015, mais est parvenu à la conclusionLien externe que le modèle suédois ne permettait pas de prévenir la traite des êtres humains.

Dans le dernier quart du 19e siècle, la Suisse a vu l'émergence d'un mouvement pour le relèvement moralLien externe qui voulait interdire la prostitution. Celle-ci est, néanmoins, devenue légale à partir de 1942. Dès la fin du 20e siècle, la pratique juridique suisseLien externe s’est révélée si libérale qu'un grand nombre de bordels, en comparaison internationale, ont été ouverts. Avec l'introduction de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l'UE au début du 21e siècle, les femmes d'Europe de l'Est ont, ensuite, afflué.

En 2013, pour réguler la prostitution de rue, Zurich a inauguré des «sexboxes» hors du centre-ville. Ces sortes de garages, conçus aux frais des contribuables, assurent aux prostituées un environnement sûr: chacun d’eux est équipé d’un bouton d’alarme pour appeler le service de sécurité. Le site fonctionne comme un «drive-in»: les clients y viennent avec leur voiture. Comme en matière de drogues, la Suisse souhaite réglementer la prostitution plutôt que l'interdire.

Blessures historiques

Mais comment une petite organisation de défense des droits des femmes, avec une revendication peinant à réunir une majorité, a-t-elle pu provoquer une telle agitation? Sa vidéo met, sans doute, le doigt sur des blessures historiques et les complexes d'infériorité dont pâtit la Suisse. Sur un ton suffisant, la campagne rappelle que la Suisse a autrefois vendu ses propres citoyens à l'étranger comme mercenaires et n'a introduit le droit de vote des femmes qu'en 1971. «N'attendons pas des décennies pour que la Suisse rejoigne la Suède», lance le clip.

Andrea Gisler, de Frauenzentrale Zürich, livre son interprétation: «La vidéo égratigne l'image que les Suisses ont d’eux-mêmes. Il se considèrent comme cosmopolites, ouverts d'esprit et tolérants. Cependant, en matière d'égalité, la Suisse n'a jamais été l'un des pays les plus progressistes.» Au contraire, selon elle, les modèles traditionnels y sont encore fortement ancrés. «Les étrangers qui viennent en Suisse sont souvent surpris de voir à quel point les gens y sont conservateurs.»

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