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Napoléon: un bicentenaire pas vraiment dans l’air du temps

Situé aux Invalides à Paris, le tombeau de Napoléon vient d'être rénové à l'occasion du bicentenaire de sa mort. Keystone / Christophe Petit Tesson

La France s’apprête à célébrer le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte (5 mai), mais les célébrations autour de l’un des personnages les plus célèbres au monde font grincer quelques dents. Comme pour d’autres personnages historiques récemment critiqués et déboulonnés de leur piédestal, certaines des ses actions font polémique. Décryptage avec un historien spécialiste de la Révolution française et des relations franco-suisses.

Ce contenu a été publié le 11 avril 2021 - 11:00

La charge peut-être la plus virulente contre les commémorations nous vient des États-Unis. Dans une opinionLien externe publiée dans le New York Times, une universitaire américaine d’origine haïtienne estime que «Napoléon n’est pas un héros à célébrer».

Marlene L. Daut y décrit notamment Napoléon comme «le plus grand tyran de France», un «architecte des génocides modernes», «un belliciste raciste et génocidaire» ou encore une «icône de la suprématie blanche». Elle lui reproche en particulier d'avoir rétabli l’esclavage dans les Caraïbes françaises.

En France même, l’opportunité de commémorer ce bicentenaire fait débat. Diverses associations et personnalités politiques contestent le fait de célébrer un personnage historique perçu notamment comme despotique, misogyne, sanguinaire… En Suisse aussi, Napoléon est un personnage ambivalent: son Acte de médiation a permis de pacifier un pays au bord de la guerre civile, mais les guerres napoléoniennes ont fait peser un poids sur la Suisse.

Alors, comment aborder un tel personnage, 200 ans après sa mort? Nous l’avons demandé à l’historien Alain-Jacques Tornare. Spécialiste de l’histoire des relations franco-suisses et de la période révolutionnaire et napoléonienne, il vient de coécrire un livreLien externe consacré à Jean-Abram Noverraz, un serviteur suisse qui a assisté aux derniers instants de Napoléon à Sainte-Hélène.

swissinfo.ch: De manière générale, que pensez-vous de ces polémiques autour de Napoléon?

Alain-Jacques Tornare: Tant les grands personnages que les grands événements sont tous remis en cause; c’est dans l’air du temps. On va bientôt passer du politiquement correct à l’historiquement correct.

Il est vrai que c’est un personnage historique clivant qui n’a pas laissé que de bons souvenirs. À son époque déjà, on le surnommait l’Ogre ou l’Usurpateur. Il faut cependant faire la part des choses. Personnellement, j’aime beaucoup le premier consul Bonaparte, mais beaucoup moins l’empereur Napoléon. Il faut toujours savoir duquel on parle.

Et comme le dit l’adage, «on ne prête qu’aux riches». On lui attribue beaucoup de choses – positives ou négatives – qui datent d’une période antérieure. Prenons par exemple les conquêtes napoléoniennes: ce n’est pas lui qui a inventé le concept de «frontières naturelles» qui poussait la France à s’étendre jusqu’au Rhin. Côté positif, c’est vrai qu’il a finalisé le Code civil, mais ce n’est pas lui qui l’a créé. La période du Consulat, où il est arrivé au pouvoir, n’a fait que concrétiser ce qui avait été conçu durant la période révolutionnaire.

Et concernant plus précisément ces accusations de racisme, de colonialisme et de génocide?

Le rétablissement de l’esclavage est ce qu’on lui jette le plus à la figure. Mais ce qui était vraiment étonnant pour l’époque, ce n’était pas le rétablissement de l’esclavage en 1802, mais plutôt sa suppression en 1794. Napoléon Bonaparte s’est contenté de rétablir une situation de fait, car la suppression de l’esclavage ne s’était pas concrétisée sur le terrain; on était simplement passé de l’esclavage au travail forcé. Et ce qu’on ignore généralement, c’est que pendant les Cent-Jours, Napoléon avait envisagé d’abolir une nouvelle fois l’esclavage.

Quant à s’attaquer à Napoléon au niveau du colonialisme, c’est un phénoménal contresens. Il n’a en rien apporté sa pierre à la colonisation. Ce serait même le contraire, puisqu’il a émancipé la Louisiane et l’a vendue aux États-Unis. La vérité, c’est que Napoléon a eu l’intelligence de comprendre que la France n’avait pas les moyens de conserver ce territoire qu’elle aurait fini par perdre, comme le Mexique a perdu le Texas. Il a donc préféré en tirer un bénéfice en vendant ces terres aux États-Unis. En étant de mauvaise foi et en cultivant l’anachronisme, on pourrait voir dans cette vente les prémisses d’une politique de décolonisation, tout comme on voit dans son rétablissement de l’esclavage une politique colonialiste et raciste.

Quant au problème du génocide, il existe toujours une comparaison très pénible avec Hitler, notamment en raison de la campagne de Russie et de l’idée de conquête. Mais s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas reprocher à Napoléon, c’est d’avoir été génocidaire en quoi que ce soit. Et s’il a passé son temps à faire la guerre, c’est aussi parce que ces ennemis voulaient absolument le chasser du pouvoir.

Aurait-on tendance à trop noircir le personnage?

On parle toujours de ce qui ne va pas, mais on oublie ce qui est positif. C’est par exemple Napoléon qui a empêché l’interdiction de l’homosexualité. C’est grâce à lui que ce n’était plus un crime en France. C’est un aspect qu’on ne met pas du tout en évidence.

Il a aussi beaucoup œuvré pour la paix confessionnelle; il a été un grand pacificateur en matière de religion. C’est par exemple grâce à Napoléon que les Juifs ont été reconnus en France.

Et je ne parle pas des grands classiques du long catalogue des points positifs: la création de l’École polytechnique, de la Bourse, du cadastre, des prud’hommes, de la Banque de France, de la Légion d’honneur, des lycées, le rétablissement des universités, etc.

En Suisse, Napoléon reste avant tout l’homme de l’Acte de médiation, ce qui est considéré comme positif. Lors du bicentenaire de cet acte, le président de la Confédération d’alors, Pascal Couchepin, le qualifiait même d’«acte de sagesse».

On a beau dire tout ce que l’on veut, il est évident que l’Acte de médiation de 1803 reste un élément positif qui a redonné une certaine sérénité à une Suisse alors au bord de la guerre civile. Il a compris que c’était vital pour l’existence de la Suisse.

En empêchant les fédéralistes de persécuter les unitaires de la République helvétique, il est à la base du consensus. Son Acte de médiation établit aussi le principe de l’égalité entre les différents cantons. Il concrétise l’égalité des langues; avant 1798, la Confédération était un ensemble purement germanique avec des dépendances latines. Il pose donc certaines bases qui permettront la création d’un État fédéral moderne en 1848.

Il a même été parfois carrément visionnaire. Par exemple, en créant le canton d’Argovie pour séparer les cantons de Berne et de Zurich, flanquant celui-ci pour l’affaiblir préventivement des cantons de Thurgovie et de Saint-Gall, anticipant le formidable développement économique zurichois au 19e siècle.

Ces dernières années, le souvenir de Napoléon a été a plusieurs reprises célébré en Suisse, comme ici en 2003 à Aarburg, à l'occasion du bicentenaire de la création du canton d'Argovie. Keystone / Steffen Schmidt

Mais en Suisse non plus, le bilan n’est pas purement positif. La Suisse était devenue un Etat vassal de l’Empire français. Le coût humain et économique a d’ailleurs été assez lourd pour que l’opinion publique suisse soit franchement devenue hostile à Napoléon à la fin de son règne.

Côté passif, le coût humain des guerres napoléoniennes est important: plus de 30'000 Suisses ont servi Napoléon sur une population de 1,5 million d’habitants. Beaucoup sont morts, dont la plupart des 9000 Suisses qui ont participé à la Campagne de Russie de 1812.

La Suisse était contrainte de fournir un contingent dont l’effectif initialement fixé à 18'000 hommes a été graduellement abaissé jusqu’à atteindre 12'000. Ce service militaire était très impopulaire, mais au moins, la Suisse a échappé à la conscription.

Du point de vue économique, le bilan est contrasté. Par exemple, le Blocus continentalLien externe a certes entravé le commerce suisse, mais l’absence de produits britanniques a aussi favorisé l’essor des filatures mécaniques en Suisse orientale. 

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