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L'égalité au musée devra encore attendre

Peu de musées suisses ont pris l'exemple des musées à l'étranger qui ont adapté leurs collections permanentes pour une meilleure représentativité des genres et parcours migratoires. Keystone / Peter Klaunzer

Il y a deux ans, notre recherche inédite avait quantifié pour la première fois les inégalités frappantes en matière de visibilité des artistes femmes dans les musées d’art suisses. Les choses n'ont pas beaucoup changé depuis. 

Ce contenu a été publié le 15 août 2021 - 11:30

Si ces jours vous décidez de visiter un des grands musées suisses, vous pourrez admirer les oeuvres d'August Gaul au Kunstmuseum de Berne, d'Adolf Wölfli au Zentrum Paul Klee et de Gerhard Richter au Kunsthaus de Zurich.

Pour admirer des œuvres réalisées par des artistes femmes, c’est au Kunstmuseum de Bâle qu’il faut se rendre en ce moment. Après Sophie Taeuber-Arp, c’est Kara Walker qui occupe les lieux, avant qu’elle ne cède la place à Camille Pissarro, Tacita Dean et Ruth Buchanan cet automne.

Parmi les sept plus grands musées d’art de Suisse tels que nous les avions définis dans notre enquête représentative en 2019, c’est le seul à avoir présenté une programmation égalitaire ces deux dernières années, avec 7 expositions individuelles de femmes, et 11 d’hommes – dont 2 collectives.

Les femmes artistes au programme

Kunstmuseum Lucerne: 

Vivian Suter – Restrospective (6.11.2021-13.2.2022)

MCBA Lausanne:

  • Sandrine Pelletier –The Crystal Jaw (18.6.-29.8.2021)
  • Aloïse Corbaz — La folie papivore (22.10.2021-23.1.2022)

Kunstmuseum Bâle: 

Kara Walker — A Black Hole Is Everything a Star Longs to Be (5.6-26.9.2021)

Aargauer Kunsthaus: 

Sammlung im Fokus: Sophie Taeuber-Arp in unbekannten Fotografien (27.3-24.10.2021)

Kunstmuseum Saint-Gall

  • Martina Morger — Lèche Vitrines (17.9.2021-6.3.2022)
  • Marie Lund (30.10.2021-27.3.2022)

Muzeum Susch: 

Laura Grisi — The Measuring of Time (5.6.-5.12.2021)

Kunstmusem Soleure: 

Kathrin Sonntag — ichduersiewirihrsie (19.6-12.9.2021)

Musée des beaux-arts Le Locle:

  • Mauren Brodbeck — Anima (8.5-26.9.2021)
  • Anastasia Samoylova — Grand Canyons (8.5-26.9.2021)
  • Ester Vonplon — Flügelschlag (8.5-26.9.2021)

Kunsthalle Zurich: 

Lorenza Longhi — Minuet of Manners (12.6-5.9.2021)

Museum Haus Konstruktiv Zurich:

Dora Maurer (10.6-12.9.2021)

Museo villa dei Cedri Bellinzone:

Aoi Huber Kono — Acqueforti, acrilici, arazzi (29.7-5.9.2021)

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Lors de notre enquête, plusieurs musées avaient expliqué la sous-représentation des femmes dans leurs collections et expositions historiques par un manque de temps qui aurait été nécessaire pour retrouver ces femmes souvent éclipsées par leurs pères et maris.

Cependant, la pause forcée dictée par la pandémie n’aura pas profité à la cause. Les institutions ont plutôt concentré leurs efforts sur le maintien du lien avec leur public, en proposant des visites virtuelles sur youtube ou des interactions avec l’équipe du musée sur les réseaux sociaux.

Des petits pas pour les femmes

A la suite de notre enquête, les choses ont un peu bougé: les institutions et les acteurs du secteur se sont penchés sur la question, le débat a été lancé et la pression du public envers les musées d’art a augmenté. Cependant, les changements concrets ont été assez modestes: la programmation entièrement féminine du Musée des beaux-arts du Locle en 2019 a été un phare solitaire dans la tempête.

À Zurich, un collectif d’artistes anonymes a commencé à dénoncer la discrimination envers les artistes femmes, que ce soit dans les médias ou dans les galeries d’art. Une attention particulière est accordée aux domaines où de l’argent public est dépensé, à l'instar des acquisitions d'oeuvres pour l’espace public de la ville ou pour le nouveau bâtiment du Kunsthaus de Zurich.

Plutôt que des masques de gorille, ce collectif – dont l’action rappelle les célèbres Guerrilla girls qui dans les années 1980 avaient lancé ce mouvement revendicatif aux Etats-Unis – a opté pour la création d’un personnage fictif au nom très symbolique, Hulda Zwingli, qui utilise les réseaux sociaux pour publier les questionnements soulevés par ses balades le long de la Bahnhofstrasse ou de l’Europaallee, deux célèbres rues zurichoises. 

En Suisse romande, l’historienne de l’art Marie Bagi a créé l'association Espace Artistes Femmes pour augmenter la reconnaissance de ces dernières. Pour l'instant accessible virtuellement, l'espace deviendra réel au mois de novembre à Lausanne. 

«Maintenant qu'il y a un peu de pression, on voit plus d’expositions individuelles et des demandes pour avoir des femmes à la tête des musées», relève Chus Martinez, directrice de l’Institut d’art à la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse. «Mais cela peut changer: quand les gens se sentent moins observés, ils peuvent revenir sur leurs pas. Il ne faut pas que ce ne soit qu’une tendance, la société devrait exiger des changements durables. Les quotas sont à mon avis fondamentaux, jusqu’à ce que ces choix deviennent naturels.»

La promotion de l’égalité homme-femme dans le secteur culturel a aussi été inscrite dans le Message concernant l'encouragement de la culture pour la période 2021-2024 adopté par le Conseil fédéral début 2020. La première étape consiste à obtenir des relevés statistiques approfondis: une pré-étude mandatée par Pro Helvetia a récemment confirmé que les inégalités ne sont pas confinées uniquement entre les murs des musées. La fondation suisse pour la culture a aussi lancé des ateliers ‘Start Diversity’ pour promouvoir entre autre l’égalité de genre au sein des institutions.

Pour l’instant, les financements alloués par l’Office fédéral de la culture aux musées n’a pas de ‘clause égalité’. «L’OFC n’émet pas de directives supplémentaires en matière de représentation des genres pour ces contributions à des musées tiers. Il s’agit toutefois d’un point d’attention pour l’avenir qu’il reprendra lorsqu’il disposera des données prémentionnées lui permettant de mieux cerner la réalité des institutions muséales», explique Isabelle Chassot, directrice de l’OFC.

L'exemple international

La visibilité des femmes artistes est une question qui agite d'autres pays. Au Canada, le Musée des beaux-arts a créé deux postes en faveur de la diversité. En Espagne, le musée national El Prado a revisité sa collection pour exhiber davantage d’œuvres d’artistes femmes. Elles restent néanmoins largement minoritaires (13 contre 130 hommes). En 2020, le Baltimore Museum of Arts n’a acheté que des œuvres réalisées par des femmes.

Après 14 ans de recherches, restaurations et expositions, l’ONG Advancing Women Artists créée en 2009 à Florence vient de terminer son activité, après avoir identifié 2000 œuvres repérées dans les caves de musées italiens. En France, Camille Morineau, ancienne curatrice du Centre Pompidou, a fondé AWARE en 2014, une association dont le but est de rendre visibles les artistes femmes des XIXe et XXe siècles en produisant des contenus gratuits sur leurs œuvres.

Changement de regard

Bientôt, il ne sera plus possible de jouer la carte de l’invisibilité. Est-ce que le discours retournera à la case qualité? «Nous devons ajuster nos yeux et nos sens à des nouvelles qualités. Il ne faut pas répliquer ce que l’homme blanc pense être de qualité, mais c’est aux hommes blancs de comprendre ce que sont nos qualités», rétorque Chus Martinez. «On peut dire ‘ces femmes n’ont pas les qualités que nous recherchons’ ou on peut dire ‘cet homme n’a pas compris les valeurs et qualités que nous offrons'.»

Le fait que plusieurs institutions muséales soient aujourd'hui dirigées par des femmes – dernière en date, la nomination de Ann Demeester à la Kunsthaus de Zurich – est un bon signe, qui ne résout néanmoins pas le problème, estime la professeure. «Est-ce qu'elles peuvent introduire les changements qu'elles souhaitent ou est-ce qu'elles se sentent cooptées par des structures qui ne vont jamais accepter ces changements? Ce n'est pas juste une question de remplacer des hommes et nominer des femmes à des positions spécifiques, cela n'est qu'un début. Il faut aussi être très attentif aux processus décisionnels du conseil d'administration.»

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