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Kara Walker à Bâle: 600 nuances d’inégalités

«Sans titre», Collection de Randi Charno Levine, New York, 2011. Collection of Randi Charno Levine, New York, © Kara Walker

Le Kunstmuseum de Bâle consacre une grande exposition à Kara Walker. Pour la première fois, la plasticienne afro-américaine présente plus de 600 dessins issus de ses archives personnelles, illustrant les conséquences psychologiques douloureuses des inégalités.

Ce contenu a été publié le 16 septembre 2021 - 11:20
Aoife Rosenmeyer

Kara Walker est connue pour ses papiers découpés sur murs qui traitent du racisme et de l’esclavage. Depuis des décennies, elle questionne sans relâche l’héritage permanent des années d’esclavage de son pays, les États-Unis. 

SWI swissinfo.ch a demandé à la commissaire de l’exposition, Anita Haldemann, comment le Kunstmuseum de Bâle traite les questions de diversité et de représentation.  

Anita Haldemann est directrice adjointe du Kunstmuseum de Bâle et responsable de son cabinet des estampes qu’elle a rejoint en 2002. Elle a mis sur pied la grande exposition consacrée aux dessins de l’artiste américaine Kara Walker qui court jusqu’au 26 septembre. Kunstmuseum Basel/Julian Salinas

SWI Swissinfo.ch: L’exposition consacrée Kara Walker est profondément intime. Comment avez-vous convaincu l’artiste de révéler autant de dessins inédits? 

Anita Haldemann: Nous avons eu une longue discussion lorsqu’elle est venue ici. Il était important qu’elle prenne connaisse de la collection du musée et de l’importance que celui-ci accorde au dessin: nous nous concentrons sur la conservation du moindre morceau de papier. Ce sont des archives culturelles. Cela lui a fait penser à ses propres archives. 

Nous lui avons offert de manière sérieuse une plateforme dédiée à son œuvre, ce qui l’a encouragée à se livrer. Mes prédécesseurs à Bâle ont organisé de grandes expositions avec notamment les Allemands Joseph BeuysLien externe ou Rosemarie TrockelLien externe. Nous avons présenté 300 ou 400 pièces pour montrer la façon dont les artistes développent leurs idées. 

Kara Walker allait avoir 50 ans lorsque nous avons commencé à discuter, l’occasion pour elle de dresser un bilan de sa vie. Après sa visite à Bâle, elle s’est remise à dessiner intensément, travaillant sur une petite échelle, un format intime pour contrebalancer la production d’œuvres majeures comme «Fons Americanus» pour la Tate Modern de Londres.

«Fons Americanus», Turbine Hall de la Tate Modern de Londres. Getty Images

Pourquoi cette exposition se tient-elle aujourd’hui? 

L’œuvre de Kara Walker m’intéressait voici dix ans déjà, mais à l’époque nous ne disposions pas du nouveau bâtiment et de l’infrastructure nécessaires à la présentation de son œuvre. Le moment est désormais bien choisi. Cette exposition fait suite à celles consacrées à Sam GilliamLien externe et à Theaster GatesLien externe. Nous avons commencé à nous intéresser à un art américain plus diversifié, pas seulement celui de l’homme blanc.  

Dans votre catalogue, vous écrivez que «le dessin a été fortement utilisé par les artistes qui s’intéressent aux questions d’identité et de relations de pouvoir». Pourquoi cela? 

Car c’est le support sur lequel il est possible de développer ou de tester des idées. Dans un dessin, on peut tout faire. En général, un dessin fait partie d’une séquence ou plutôt d’un processus, où l’on voit l’artiste réfléchir et les idées prendre vie. C’est ce que Kara Walker s’est dit: chaque feuille de papier constitue un lieu de réflexion.  

Kara Walker critique la manière dont sont présentés les artistes noirs dans les musées. Dans un dessin, par exemple, elle écrit «Tate Liverpool [sic] is pleased to announce 10 ways to annoy a negress» («La Tate Liverpool a le plaisir de présenter dix façons d’agacer une négresse»). Ce qu’elle appelle le «monde de l’art blanc» fait partie de ses recherches. Quels ont été les défis à surmonter pour réaliser cette exposition? 

Nous voulions qu’elle se sente à l’aise dans la façon dont elle était représentée, car elle n’aime pas être exposée. Nous avons essayé de lui offrir un espace dans lequel elle pouvait travailler, en toute intimité. Comme pour tous les autres artistes, nous lui avons montré l’ensemble des textes et des images [utilisés pour les activités de médiation]. Nous avons eu des discussions intéressantes, notamment sur l’emploi des termes «noir» et «afro-américain». Elle a senti qu’elle était prise au sérieux et que nous nous préoccupions de la manière dont nous traitions son œuvre.  

Kara Walker dans son studio. © Ari Marcopoulos

L’exposition risque de perturber le public. Plusieurs pièces comprennent des coupures de presse allemandes. Il y a aussi le dessin d’une fille émaciée avec le texte «wenigger and wenniger» [jeu de mots entre «weniger» («moins» en allemand) et «nigger» («nègre» en anglais)], qui est très puissant lorsque l’on ne s’attend pas à cet écho allemand. Avez-vous discuté du contexte bâlois avec Kara Walker?  

Oui, je craignais que les gens pensent: «Oh, c’est un sujet américain. C’est intéressant, mais cela ne nous concerne pas.» J’étais très heureuse de découvrir ces pièces allemandes dans ses archives. C’était intéressant pour elle de revenir à un contexte allemand, mais pas en Allemagne.

Elle doutait que les gens s’intéressent au sujet traité. Mais les manifestations sous le slogan «Black Lives Matter» de l’an dernier et les événements récents comme la commémoration du massacre de TulsaLien externe ont fait la une des médias, et le public suisse est plus au fait qu’avant la pandémie. Il ne s’agit pas seulement de l’esclavage et de l’histoire, mais de l’actualité et de la façon dont nous appréhendons une version unilatérale de l’histoire. 

Dans le même temps, nous ne voulions pas que l’exposition soit entièrement didactique. Nous aurions pu exposer l’histoire des États-Unis, de la guerre civile et du mouvement des droits civiques. Mais, pour cela, il aurait fallu expliquer tellement de choses. Les personnes qui veulent en savoir davantage sur le sujet peuvent obtenir des informations à travers les visites organisées et les ateliers.   

Regard sur la présentation de l’exposition au Kunstmuseum de Bâle. Kunstmuseum Basel/Julian Salinas

Un récent article du magazine alémanique WOZLien externe a critiqué la composition et la médiation de l’exposition, notamment le fait que la construction du concept de race, par exemple, n’a pas été traitée. Comment avez-vous abordé le travail de médiation? 

Dans ce domaine, nous avons collaboré avec des étudiants de la Haute école des arts de Zurich, lesquels organisent des visites spéciales et des ateliers traitant de cette question. Mais c’est un défi. Je suis certaine que tous les Suisses ne sont pas familiers avec l’histoire américaine. Kara Walker dit elle-même qu’il n’est pas toujours nécessaire de tout étudier en détail pour comprendre un dessin. 

L’œuvre de Kara Walker montre généralement le point de vue d’une personne. La tension entre l’individu et les plus grandes structures est fascinante. Comment un musée peut-il aborder des questions telles que le racisme ou les inégalités? 

Nous traitons ces questions dans nos expositions, mais cette exposition-ci a déclenché un véritable processus de réflexion. L’an passé, avant l’ouverture initialement prévue, nous avons organisé un atelier sur la lutte contre le racisme pour l’équipe du musée. Il était important de lancer la discussion au sein du musée. Nous participons également à un programme du canton de Bâle-Ville avec la «Literaturhaus» («Maison de la littérature») et d’autres institutions, au travers duquel nous discutons de diversité dans nos activités, que ce soit à l’interne ou à l’externe.

La diversité va au-delà de la question raciale. Nous tentons d’inclure d’autres perspectives. Nous avons, par exemple, exposé les œuvres de l’artiste nippo-suisse Leiko IkemuraLien externe et de Rozà El-HassanLien externe, qui a la double nationalité hongro-syrienne et donc des origines chrétiennes et musulmanes. Nous essayons de nous diversifier dans différents domaines. Nous avons un département entier, un curateur [Daniel Kurjakovic] chargé de la programmation et de l’éducation, avec des activités qui vont dans des directions différentes. 

Cette année, le Kunstmuseum de Bâle fait figure de pionnier en présentant des artistes féminines au même titre que leurs homologues masculins. Cela va-t-il se poursuivre dans les années à venir?  

Oui, absolument. C’est une stratégie que nous menons depuis un certain temps et avons intensifiée au cours des cinq dernières années. Nous mettons l’accent sur les femmes non seulement à travers les expositions, mais aussi dans la collection. C’est encore plus important à long terme. 

Les musées traditionnels doivent relever d’immenses défis pour rééquilibrer leurs collections en fonction du genre. La politique d’acquisition du Kunstmuseum de Bâle a-t-elle évolué ces dernières années?  

Oui, sans aucun doute. Surtout dans l’art contemporain, où c’est plus facile. Il n’y a plus d'excuse pour ne pas trouver d’excellentes femmes artistes. Nous avons pu acheter des œuvres de Kara Walker, mais essayons aussi de regarder en arrière et d’inclure plus de femmes – dans certains domaines, au moins. Nous avons commencé à acquérir des œuvres de Sari DienesLien externe ou de Shirley JaffeLien externe qui a été redécouverte et à laquelle sera bientôt consacrée une importante rétrospective. Pour certaines artistes, comme Lee KrasnerLien externe ou Helen FrankenthalerLien externe, c’est vraiment difficile: les prix sont très élevés. Mais il y a toujours des œuvres intéressantes sur lesquelles nous essayons de nous concentrer. 

Appliquez-vous des quotas en matière d’acquisition?  

Il n’y a pas de quotas spécifiques définis, car il existe d’autres critères en plus du genre, comme la diversité au sens géographique ou culturel. Nous voulons nous engager fermement en ce sens, et ce processus aura un effet plus durable que la simple considération de chiffres. 

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