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Flore Revalles, la femme fatale du lac Léman

Flore Revalles dans la version de Shéhérazade des Ballets russes en 1910. Granger Historical Picture Archive

Elle était la star des Ballets russes aux États-Unis en 1916, les tabloïdes s’intéressaient de près à ses ongles ainsi qu’à ses coiffures et même Charlie Chaplin avait accroché son portrait au mur. Mais, en Suisse, où elle est née et décédée, elle est tombée dans l’oubli. Qui était donc Flore Revalles?

Ce contenu a été publié le 08 septembre 2021 - 15:12

Dans les années 1950, Émilie Flora Cerf-Treichler loue un studio à Genève qu’elle nomme «Paradiso». À l'intérieur, elle accroche son passé au mur: un crocodile empaillé qui l’avait accompagnée aux États-Unis, des sabres d’Afrique du Nord, des tapisseries d’Égypte, des peaux de serpent, le tout à côté de partitions et de dizaines de photos de ses prestations sur les scènes du monde entier et même de l’Amazonie. Dans la pièce, deux canaris gazouillent dans une cage. Au Paradiso, l’artiste s’accompagne au piano, chante les œuvres d’opéra qu’elle interprétait autrefois et rêve des jours glorieux où elle parcourait encore le monde sous le nom de Flore Revalles.

A l'époque où cette photo a été prise, dans les années 1910, Flore Revalles était encore idolâtrée. Access Rights From Art Collection / Alamy Stock Photo

Son nom est tombé dans l’oubli en Suisse. Aujourd’hui, il est très difficile de trouver des informations au sujet de Flore Revalles. Son seul biographe est son filleul, l’acteur Guy Tréjan, qui lui a consacré quelques pages dans son autobiographie. Malgré toute la tendresse qu’il lui voue, il compare sa tante adorée, dans les dernières années de sa vie, à la diva du cinéma muet Norma Desmond dans Boulevard du crépuscule, et une certaine honte transparaît lorsqu’il raconte comment elle répétait à tout le monde: «Vous ne pouvez pas savoir qui j’ai été!» Qui était-elle donc?

Lorsqu’Émilie Flora Treichler devient Flore Revalles

Flore Revalles est née Émilie Flora Treichler le 25 janvier 1889 à Rolle, une petite ville située sur les bords du lac Léman, dans le canton de Vaud. Elle a deux frères, dont l’un meurt précocement de la tuberculose. On sait peu de choses sur son enfance. Dans un entretien accordé au magazine américain Motion Picture ClassicLien externe, elle déclare avoir toujours chanté lorsqu’elle était enfant: «And I would want people to listen, that is much, thee audience!» («Et je voudrais que les gens écoutent, qu’il y ait un public nombreux!»). La journaliste caricature son accent français dans la transcription.

À 16 ans, Flore Revalles se rend à Paris pour prendre des cours de chant au conservatoire, malgré l’opposition de sa mère. Son père ne pouvait exercer une influence sur cette décision. Gustav Treichler avait rejoint l’Empire abyssin en 1903 dans le but d’y construire une voie de chemin de fer pour le compte du roi Menelik II. Dans ses missives, il décrit une Afrique où les hyènes rôdent autour des maisons et où les boas peuvent atteindre dix mètres de long. Il ne reviendra en Europe qu’en 1914 et décède à Marseille de la fièvre.

Sa fille, qui se fait désormais appeler Flore Revalles, chante au Grand Théâtre de Genève. Bientôt, elle s’en ira plus loin encore que son père. Après avoir chanté «Thaïs» sur scène en 1915, on frappe à sa loge. Devant elle se tient Léon Bakst, le scénographe et costumier de la célèbre compagnie les Ballets russes, qui parcourt le monde avec l’impresario Sergei Pavlovich Dhiagilev.

Flore Revalles est prise au dépourvu lorsque Léon Bakst veut l’engager comme danseuse. Il la rassure en lui disant qu’une formation en danse classique n’est pas nécessaire: c’est «votre allure, votre façon de vous mouvoir, votre plastique...» qui importent. Sergei Pavlovich Dhiagilev achète l’artiste pour mettre fin à son contrat avec le Grand Théâtre de Genève et l’emmène en tournée. En janvier 1916, ils partent pour les États-Unis, d’abord à New York, puis sur la côte ouest.

Femme fatale

Outre-Atlantique, Émilie Flora Treichler est célébrée comme une beauté exotique. On loue sa «beauté crépusculaire» et son «parfum exotique». Avec les pièces «Shéhérazade» et plus tard «Cléopâtre», dans lesquelles elle tient le rôle principal, les Ballets russes répondent à l’appétit insatiable du public occidental pour les représentations de l’Orient. Les danseuses de la compagnie ne portent ni tutus ni petites robes blanches. Elles dansent pieds nus dans des robes aériennes et colorées de l’imagination orientale de Léon Bakst, un style devenu tendance chez les stars américaines vers 1920.

Lydia Sokolova (à gauche) et Flore Revalles dans un scene du ballet «Cléopâtre» des Ballets russes. The Granger Collection, New York

La pièce «Shéhérazade» se déroule à la cour du shah de Perse Sharyar. Persuadé que ses femmes le trompent en son absence, ce dernier feint de partir à la chasse. Alors qu’il est à peine parti, ses femmes demandent au chef des eunuques d’ouvrir la porte aux beaux esclaves captifs pour s’adonner aux plaisirs de l’amour avec eux. Au plus fort de l’orgie, surgit alors le shah qui ordonne de tuer esclaves et femmes. Il hésite à condamner Zobéïde, sa favorite. Bien qu’elle n’ait su résister aux étreintes passionnées de l’Esclave d’Or, elle implore le pardon du roi. Voyant ses efforts vains, elle se poignarde et meurt dans les bras du souverain. L’Orient est présenté comme un lieu de violence brutale et de sexualité sauvage. Les Ballets russes mettent en scène la figure de la vamp, une femme fatale à laquelle les hommes ne pourraient résister, qui rencontrera un grand succès par la suite à Hollywood.

Flore Revalles en nymphe et Vaslav Nijinsky en faune dans le ballet «L’après-midi d’un faune». New-York, 1916. Karl Struss

La photo de Flore Revalles apparaît bientôt dans Vanity Fair et VogueLien externe. La presse de tout le pays loue sa performance. Elle devient plus célèbre encore grâce à une campagne d’Edward Bernays, l’inventeur du marketing qui a commencé comme le «Caruso of Press Agents», aidant les artistes de la chanson notamment à attirer plus d’attention. Plus tard, il vendra aux femmes des cigarettes comme symbole de liberté et aux Américains des toasts, du bacon et du jus d’orange comme ingrédients d’un petit-déjeuner sain. Sa devise: tout peut se vendre grâce à une bonne histoire.

Enrico Cecchetti et Flore Revalles dans Shéhérazade, New York, 1916. MS Thr 495 (153), Harvard Theatre Collection, Houghton Library, Harvard University

Dans le cas de Flore Revalles, l’histoire est celle-ci: le pouvoir de sa beauté lui a permis d’apprivoiser un serpent et, grâce à lui, elle a amélioré sa danse de Cléopâtre. Elle déclare au magazine Billboard qu’elle souhaite rendre sa performance «encore plus dangereuse et plus terriblement séduisante que jamais en étudiant les mouvements froids et onduleux du serpent». La photo de la danseuse jouant avec un serpent au zoo du Bronx est diffusée dans tout le pays. Du jour au lendemain, Flore Revalles devient une star. Elle réapparaîtra plusieurs fois avec son serpent au cours des années suivantes et, plus tard, avec un jeune alligator offert par un admirateur. 

Flore Revalles et son serpent apprivoisé. Underwood & Underwood

Flore Revalles est connue pour son style extravagant et son aisance en public. Les tabloïdes parlent des blousesLien externe qu’elle porte pendant son temps libre et du style de ses ongles.

Article de presse du Boston Post sur les ongles de Flore Revalles. Boston Post

Fantôme

Après quelques productions à Broadway, également bien accueillies par la presse, elle joue l’épouse infidèle dans deux films muets américains. L’un d’eux est L’Éternelle tentatrice (Woman, 1918), une comédie dramatique qui tente de retracer l’histoire des femmes, d’Ève jusqu’à l’ère contemporaine: une opération audacieuse à l’époque. Dans le film à succès Earthbound (1920), Daisy Rittenshaw (jouée par Flore Revalles) voit son amant assassiné par son mari lorsque celui-ci découvre cette liaison. Le fantôme de son amant lui parle depuis l’au-delà et débute alors une sorte de thérapie de couple. Ce deuxième film est sans doute le dernier de Flore Revalles aux États-Unis. Elle-même devient ensuite une sorte de fantôme, sa carrière devenant plus difficile à suivre.

Scène tirée du film muet Earthbound. Michael A. Dean

Elle avait la nostalgie de l’Europe et du chant, écrit Guy Tréjan. Elle déménage alors en Italie, où elle recommence à chanter. Dans ses mémoires, son neveu fait de brèves allusions au fait qu’elle a chanté dans des galas en l’honneur de Mussolini et qu’elle a soutenu le fascisme italien, mais il ne s’étend pas sur le sujet. Flore Revalles continue à se produire dans le monde entier, y compris au Caire de feu Cléopâtre. En 1936, elle revient en Suisse. Les engagements se font plus rares, elle doit en outre s’occuper de son frère malade mental, puis, un an après la mort de celui-ci, de son fils. Elle monte encore sur scène à Paris de temps à autre.

Après la guerre, elle épouse un industriel genevois, dont l’usine est sur le point de fermer. Son époux décède en 1958 et Flore Revalles se trouve dans une situation financière difficile, sa rente de vieillesse étant plutôt basse. Elle tente de s’occuper, se met à peindre, cherche un sens à la vie chez les mormons et les rosicruciens, se bat contre ceux qui ont «volé» l'usine de son mari. En 1966, elle s’éteint dans une clinique, près de Leysin (Vaud). Sa pierre tombale porte le nom de Flore Cerf-Treichler.

Flore Revalles entre 1918 et 1923. New York Public Library

Sources 

Guy Tréjan. Ma vie est mon plus beau rôle, Paris, 1993.

Jean-Pierre Pastoris, Soleil de nuit. La Renaissance des Ballets russes, Lausanne, 1993.

Artem Lozynsky, Orientalism and the Ballets Russes, In: Situations 1/2007.

Larry Tye, The father of spin: Edward L. Bernays & the birth of public relations, New York, 1998.

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