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Cette pionnière suisse de l’aviation a voyagé tout autour du monde

Margret et Heinz-Werner Fusbahn devant un Klemm L25, avion biplace allemand des années 1920-30. Haus der Geschichte Baden-Württemberg

Dans les années 1920, la Saint-Galloise Margret Fusbahn a été l’une des premières femmes suisses à obtenir son brevet de pilote. À 22 ans, elle établit un record d’altitude – et s’envole ensuite pour l’Afrique aux commandes de son petit avion.

Ce contenu a été publié le 09 mai 2021 - 11:00
Roman Rey, Higgs.ch

Un jour de printemps ensoleillé de 1928 va changer à jamais la vie de Margret Fusbahn. Alors que la jeune femme de 20 ans roule en voiture à 60 km/h sur la route de campagne qui la ramène à la maison en direction d’Heidelberg, elle entend derrière elle un léger bourdonnement, qui devient rapidement plus puissant.

Margret voit un avion dans le ciel. Il la dépasse et disparaît à l’horizon. Selon la légende, la conductrice change de route et se rend directement à Böblingen, près de Stuttgart. Là se trouve une des rares écoles de pilotage qui accepte les femmes.

Quelques jours plus tard, Margret est assise pour la première fois dans un avion, un appareil à double commande, derrière l’instructeur de vol. Et après seulement quelques semaines, en août 1928, elle reçoit sa licence de pilote, avec la mention «très bien». Pourtant, sa vie durant, elle ne pourra jamais s’enthousiasmer totalement pour le côté technique de l’aviation.

«Je suis aviatrice de toute mon âme, avec la seule restriction que je suis restée une femme, avec toutes mes faiblesses», dit-elle dans le livre Frauen Fliegen. Avec sa blondeur et son apparence fragile, elle doit toujours convaincre: personne ne veut croire qu’elle est effectivement pilote.

Margret Fusbahn devant un Klemm L25. Haus der Geschichte Baden-Württemberg

Margret Fusbahn est une de ces femmes aventureuses qui ont osé se risquer dans les airs au début du 20e siècle, au mépris des clichés de genre. Après Elise Haugk, qui a passé son brevet à Hambourg en 1914 déjà, elle est la deuxième femme pilote suisse de l’histoire.

Mais cette atmosphère de renouveau ne va guère durer. Avec la prise de pouvoir des nazis en 1933, les femmes se voient à nouveau privées du droit de piloter en Allemagne, et ce sera la même chose en Suisse avec le début de la Seconde Guerre mondiale.

Aventureuse… et riche

Même à son époque, Margret Fusbahn avait tout pour se lancer dans les airs. En juillet 1907, elle naît Margret Billwiller dans une famille aisée de Saint-Gall.

Dès l’enfance, son esprit aventureux est évident: avec son frère, elle dévale la colline du Rosenberg, au nord de la ville, en patins à roulettes ou poursuit le chien de la famille, un airedale terrier, autour de la maison sur un chariot à échelles. Plus tard, elle se met à l’équitation, au tennis et au ski et à 18 ans, elle conduit déjà une voiture.

En plus de sa soif d’aventure et de son ambition, la richesse de sa famille a aussi contribué à ce que la jeune femme devienne pilote. À 16 ans, elle perd son père, entrepreneur dans le textile, et hérite d’une fortune. Cela lui donne l’indépendance financière qui va l’aider à briser le carcan des rôles traditionnellement dévolus aux deux sexes.

Margret et son mari Heinz-Werner Fusbahn devant le Klemm L25. Haus der Geschichte Baden-Württemberg

En janvier 1928, Margret épouse l’ingénieur allemand Heinz-Werner Fusbahn et déménage à Heidelberg, dans le sud de l’Allemagne. Il passe sa licence peu après elle et tous deux volent bientôt en duo. La presse les appelle «le couple volant». Dans le cockpit, ils se nomment Emil et Franz – les termes militaires pour pilote et navigateur.

Alors qu’elle est encore une toute jeune pilote, Margret obtient un succès qui lui vaut d’entrer dans les livres d’histoire: en avril 1930, elle monte à 4900 mètres avec un avion léger de la marque Klemm, battant ainsi le record du monde d’altitude pour cette catégorie d’appareil.

À cette époque, les concours d’habileté sont également en vogue. Il s’agit de maîtriser différents défis en vol, et là aussi, Margret Fusbahn fait montre d’aptitudes remarquables. Un mois seulement après son record d’altitude, elle remporte la première place pour l’atterrissage de précision et la seconde pour le largage de sac postal lors d’un meeting à Bonn. Et à la très sélective compétition du Rheinland-Befreiungsflug à Cologne, elle termine quatrième sur 65 participants, surclassant de nombreux pilotes mâles bien connus.

L’appel du vaste monde

Mais le record d’altitude et les concours d’habileté ne suffisent bientôt plus. Le couple volant sent l’appel du grand large. En octobre 1932, Margret et Heinz-Werner Fusbahn décollent de l’aérodrome Sternenfeld à Bâle pour l’Abyssinie, l’actuelle Ethiopie. Un voyage de 11'000 kilomètres, en plusieurs étapes, par-dessus les Alpes et la Méditerranée. Les deux se relayent sur le siège du pilote. C’est par télégramme qu’ils annoncent leur atterrissage à Addis-Abeba.

En 1937, Margret Fusbahn voyage six mois en voiture en Afrique, avec une amie. Parties d’Algérie, les deux femmes traversent le Sahara, jusqu’au Cameroun. À son retour, Margret divorce d’avec son mari – le couple n’avait pas eu d’enfant. Elle quitte la Suisse pour l’Angola, où elle épouse un Portugais de 16 ans son aîné, dont elle avait fait la connaissance sur le bateau qui la ramenait d’Afrique.

Le couple s’installe ensuite à Sintra, au Portugal. C’est là que naissent leur première fille Belizanda en 1942, et sa sœur Hortensia un an plus tard. Pour Margret, devenir mère signifie la fin de sa vie de pilote, même si elle aurait aimé retourner dans les airs, comme l’a raconté Belizanda en 1917 au St. Galler Tagblatt: «Quand nous, les enfants, étions là, mon père lui a dit qu’il valait mieux arrêter». En 2001, Margret Fusbahn s’éteint à Sintra, à l’âge de 93 ans.

Même si sa carrière n’a duré qu’une dizaine d’années, Margret Fusbahn aimait voler par-dessus tout. C’est évident quand, dans le livre Frauen Fliegen, elle raconte son plus beau vol, au-dessus des Alpes: «Je souhaite à tout le monde de pouvoir, une fois dans sa vie, survoler les Alpes. Chacun devrait recevoir un ticket pour un tel vol à la naissance. Ainsi, les gens sauraient pourquoi ils vivent», souhaitait la pionnière.

Cet article est paru le 6 février 2020 sur higgs.chLien externe, le premier magazine scientifique indépendant en Suisse. SWI swissinfo.ch reprend des contributions de Higgs dans un ordre informel.

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