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Avions de combat: le F-35, une option risquée pour la Suisse?

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L’appareil high-tech américain figure parmi les choix envisagés par la Confédération pour renouveler la flotte aérienne de l’armée suisse. À Washington toutefois, le F-35 enchaîne ces derniers mois les controverses. Ces déconvenues doivent-elles inquiéter la Suisse?

Ce contenu a été publié le 20 avril 2021 - 10:44
Alexis Rapin, Montréal

Pour beaucoup, c’est la Ferrari des airs. Furtif, extrêmement sophistiqué, conçu pour exceller dans une large palette de missions, l’avion de combat américain Lockheed Martin F-35 Lightning II constituerait a priori le rêve de toute force aérienne. La Suisse ne fait pas exception: dans la foulée de la votation du 27 septembre 2020, Berne songerait sérieusement au puissant engin made in USA pour équiper les Forces aériennes helvétiques.

De l’autre côté de l’Atlantique toutefois, le F-35 voit les critiques discrètement pleuvoir sur lui depuis le début de l’année. L’appareil accuserait de gros retards dans sa pleine mise en service, présenterait encore de nombreux défauts techniques et commencerait à témoigner de problèmes d’usure précoce. Au moment de quitter son poste à la mi-janvier, Christopher Miller, secrétaire à la Défense par intérim de Donald Trump, le qualifiait même d’engin «de m…» au détour d’une interviewLien externe. La Suisse envisagerait-elle d’acheter un bijou en toc?

Problèmes en chaîne

Les passionnés d’aviation le savent, l’appareil n’en est pas à sa première controverse. Connu comme le projet d’armement le plus coûteux de l’histoire américaine (près de 1500 milliards de dollars), le F-35 a enchaîné les déboires depuis sa conception. En 2016, l’influent sénateur républicain John McCain décrivaitLien externe le programme comme «à la fois un scandale et une tragédie en termes de coûts, de délais et de performances». En service depuis plusieurs années et déjà acquis par huit pays, le F-35 est désormais employé au combat mais affiche encore un certain nombre de déficiences.

À ce chapitre, c’est un état des lieux peu flatteur qu’a livré à la mi-janvier le Director of Operational Test and Évaluation, le testeur d’armes en chef du gouvernement américain: dans son rapport annuel au Congrès, celui-ci dénombrait encore près de 870 failles techniquesLien externe affligeant le F-35, soit seulement deux de moins que l’année précédente. En majorité insignifiantes, au moins 10 d’entre elles relèveraient cependant de catégorie 1, soit des défaillances pouvant notamment «causer la mort ou des blessures sévères; entraîner la perte ou des dommages majeurs à un système d’arme; restreindre de manière critique l’aptitude au combat de l’organisation utilisatrice».

Exaspération à Washington

En février, une autre douche froide s’abattait sur le F-35. L’US Air Force annonçait observer des problèmes d’usureLien externe précoce sur les réacteurs Pratt & Whitney dont est équipé l’appareil, menaçant de clouer au sol une partie de la flotte américaine d’ici 2022. Un mois plus tard, autre déconvenue: le Government Accountability Office annonçait de nouveaux retardsLien externe et surcoûts dans le programme de finitions «block 4» de l’aéronef, notamment du fait de logiciels embarqués manquant encore à l’appel.

De quoi en exaspérer plus d’un à Washington: début mars, le président de la commission sur les forces armées de la Chambre des représentants, Adam Smith, appelaitLien externe publiquement à cesser de «jeter de l’argent dans le trou sans fond» que constitue selon lui le F-35. La commission qu’il préside envisagerait désormais de réduire le nombre d’appareils commandés pour les forces armées américaines.

«L’achat d’un avion de combat répond à des déterminants complexes. La technique et les performances importent évidemment, mais les aspects politiques comptent bien plus»

Joseph Henrotin, expert en défense aérienne

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Choix politique plus que technique

Alors que le choix de Berne pour son futur cheval de bataille aérien est imminent (il doit être annoncé d’ici juin), ces nouvelles controverses entourant le F-35 doivent-elles inquiéter la Suisse?

Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI et rédacteur en chef du magazine français Défense & Sécurité Internationale, note que sur le papier déjà, l’appareil aurait de quoi refroidir la Confédération: «Du point de vue du combat air-air, l’appareil est optimisé pour intégrer un système comprenant des appareils de détection avancée que la Suisse n’a pas. À courte portée, dans les missions de police du ciel typiques des Forces aériennes suisses, l’avion est sous-motorisé pour sa masse et relativement peu manœuvrant».

La question est toutefois de savoir si Berne place les prouesses de l’appareil comme premier critère de sélection. «L’achat d’un avion de combat répond à des déterminants complexes, rappelle Joseph Henrotin. La technique et les performances importent évidemment, mais les aspects politiques comptent bien plus, qu’il s’agisse de l’implication des industries locales ou du poids politique du vendeur sur la scène internationale. Un État qui achète le F-35 achète un avion, mais aussi l’ombre portée de la puissance américaine».

Une panoplie de «coûts discrets»

Le fabricant Lockheed Martin, de son côté, vante surtout à la Confédération un prix à l’unité éclipsant les concurrents du F-35 (le Rafale de Dassault, l'Eurofighter d’Airbus et le Super Hornet de Boeing). L’offre présentée par le géant américain est à vrai dire la seule à tenir le budget établi par Berne, soit 6 milliards de francs. Les récentes controverses ayant agité Washington rappellent toutefois que le F-35 est encore un appareil «en chantier», qui attend diverses finitions pour satisfaire à toutes ses missions.

Or, de grandes inconnues subsistent aussi bien sur le délai que sur le coût de mise à niveau des appareils. «Au Royaume-Uni, faire passer les F-35 du Block 3F au Block 4 va coûter 22 millions de livres [28 millions de francs] supplémentaires par avion», remarque Joseph Henrotin. Il ne s’agit pas là des seuls «coûts discrets» accompagnant le F-35: véritable ordinateur volant, celui-ci s’appuie sur des logiciels embarqués très sophistiqués, que les acheteurs sont tenus de louer à Lockheed Martin. «Cela signifie donc que l’acheteur est à la merci de la révision des coûts d’abonnement», note Joseph Henrotin.

Neutralité en question

Sous la coupole, certains élus s’inquiètent surtout d’une trop grande dépendance à l’égard de Washington en cas d’achat du F-35. En juin 2020, la conseillère nationale soleuroise Franziska Roth interpellaitLien externe par exemple le Conseil fédéral sur les risques liés aux technologies avancées de l’aéronef. Celle-ci s’interrogeait notamment sur le système ALIS, «qui collecte en permanence les données de vol pour les transmettre aux États-Unis en vue de les analyser».

«Que se passe-t-il si la liaison internet entre le F-35 suisse et l'unité ALIS située aux États-Unis est perturbée? Comment la Suisse limite-t-elle le risque de voir les États-Unis introduire via ALIS un maliciel dans un F-35 suisse parce que telle action ne leur convient pas?», demandait la parlementaire socialiste.

Des scénarios de science-fiction? «Pour nombre de fonctions, y compris le vol lui-même, l’acheteur est dépendant du bon vouloir des États-Unis (là où sont basés les serveurs), et de leur aptitude à protéger leurs réseaux, note Joseph Henrotin. Autrement dit, le F-35 implique pour la Suisse l’abandon de facto de sa neutralité dans le domaine aérien».

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