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#NoWhiteSaviors: L’aide fournie par les blancs est-elle colonialiste?

Extrait d'une vidéo satirique de l'organisation SAIH Norway. YouTube/SAIH Norway

Les stéréotypes ont la vie dure: en Afrique ou en Amérique latine, des populations précarisées appellent à l’aide. Des sauveteurs blancs accourent à leur chevet. Doit-on parler dès lors de colonialisme?

Ce contenu a été publié le 05 octobre 2021 - 16:00

Une jeune Américaine s'était rendue en 2009 en Ouganda dans le but d’aider des pauvres sur place. Fournir par exemple des repas gratuits à des familles nécessiteuses. Puis elle a élargi son engagement en fondant une organisation d’entraide et un centre pour soigner des enfants souffrant de malnutrition.

Une dizaine d’années plus tard, en 2020, des mères d'enfants décédés ont porté plainte contre leur bienfaitrice, l’accusant d’avoir traité leurs enfants sans avoir la formation médicale requise.

L'affaire a fait des vagues en Ouganda. Au point que des activistes ont entamé sur les médias sociaux une campagne de dénigrement avec l’hashtag #NoWhiteSaviors (Pas de sauveteurs blancs). Une affaire typique: de jeunes blancs privilégiés s’en vont en Afrique jouer au personnel infirmier sans avoir les compétences nécessaires ni les connaissances du terrain.

Les autochtones à l’avant-poste

L'écrivain américano-nigérian Teju Cole avait déjà exprimé dès 2012 son agacement face à cette forme d’aide au développement, allant jusqu’à qualifier l’attitude occidentale de «complexe industriel du sauveur blanc».

L’organisation étudiante SAIH Norvège résume la situation de manière satirique:

Contenu externe

Pour combler ses besoins émotionnels, on se rend d’Amérique et d’Europe vers l’Afrique, afin d’y jouer aux sauveurs divins, disait-il. Or si des Américains veulent aider l’Afrique, ils devraient exercer leur influence lors d’élections chez eux, afin de réorienter la politique étrangère de leur pays, concluait-il alors.

En Ouganda, l’affaire liée à la ressortissante américaine a finalement été réglée à l'amiable par le versement d'indemnités. Mais le débat reste actuel.

La politologue Faye Ekong effectue des recherches sur les transformations sociales et conseille d’autres entreprises avec Ravelworks Africa. zvg

C’est aussi l’avis de Faye Ekong. Pour cette politologue et consultante en gestion anglo-nigériane basée au Kenya, mais qui a passé son enfance au Ghana à fréquenter notamment une école suisse, «ce débat reste tenace et très actuel». Selon elle, la question n’est pas ici de cesser toute coopération en matière de développement ou d’interdire à l’avenir toute aide humanitaire des blancs. «Mais les autochtones devraient être en première ligne», estime-t-elle.

A dessein, elle utilise le terme technique de «localisation de l'aide». Non plus savoir qui décide de l'utilisation des fonds ou qui a ensuite droit aux applaudissements. Faye Ekong résume le sentiment sur place: «Les gens du Sud répètent qu’ils ne veulent pas que les blancs soient les héros de leurs propres histoires». L’ère des stars d’Hollywood venant se faire prendre en photo en Afrique avec des enfants noirs pour qu’on loue leur action est révolue.

L’actrice hollywoodienne Angelina Jolie s’adressant à des enfants qui ont fui le Venezuela en tant qu’envoyée spéciale du HCR en 2019. Keystone / Andrew Mcconnell / Handout
L’acteur hollywoodien Orlando Bloom en tant qu'ambassadeur de l’Unicef au Liberia en 2015. Keystone / Unicef Handout

Mais elle regrette aussi que le débat autour de l’hashtag NoWhiteSaviors soit devenu haineux en se fixant uniquement sur la couleur de la peau. De quoi rendre tout dialogue difficile. Elle juge aussi important que les bénévoles blancs accomplissent une forme d’introspection. «Qui suis-je pour présenter les faits, pour prendre langue avec des donateurs, pour publier sur les réseaux sociaux?». «Les humanitaires devraient avoir au moins la décence de se demander pourquoi ils viennent en Afrique, alors que tout ne tourne pas rond chez eux socialement. En Europe, aux États-Unis ou encore en Australie».

Une mendiante à Genève en mai 2021. Keystone / Salvatore Di Nolfi

Du vieux vin remis en bouteille

Une fois encore, ces débats ne sont pas nouveaux et ont déjà fait l’objet de nombreux écrits ainsi que d’études à partir des années 1950 dans des universités. Il a cependant cette fois-ci suffi d’un hashtag pour que la campagne redouble de force dans les médias sociaux et attire bien davantage l’attention que des livres et articles vaguement perdus dans des bibliothèques.  

«Cela fait en réalité déjà des décennies que le débat autour de la décolonisation de l'aide au développement a cours dans le Sud. On ne l’avait simplement pas remarqué dans le Nord globalisé», résume Faye Ekong. Mais l’attitude a changé après l'assassinat de George Floyd aux États-Unis. Et l’émergence dans la foulée d’un mouvement comme Black Lives Matter.

Les fondements de la coopération

Elisio Macamo connait bien ce débat autour des «sauveurs blancs». Spécialiste de l'Afrique à l'Université de Bâle, ce professeur en sociologie est né et a grandi au Mozambique. «J’ai le sentiment parfois que nous exagérons un peu, tempère-t-il. On peut avoir l'impression que la coopération des blancs n’est pas la bienvenue ou que leur compassion est devenue indésirable. Or ne devrions-nous plutôt envisager la question à partir de la structure de la coopération?». Codirigée, façonnée et influencée par les pays qui ont l’argent.

Nous observons que de telles structures de type colonial perdurent. L'ONG Peace Direct a conclu dans un rapport que de nombreuses pratiques et attitudes propres au système d'aide au développement actuel reflètent en réalité l'ère coloniale. Mais les organisations et bailleurs de fonds du Nord peinent à le reconnaître. Pour Peace Direct, les flux financiers évoquent les relations coloniales de jadis. Ainsi d’anciennes puissances préfèrent investir dans leurs ex-colonies, conservant ainsi tout pouvoir de décision au Nord.   

«Ce système d'aide est construit de telle manière qu'il renforce les dynamiques de pouvoir préexistantes, affirme Faye Ekong. L'argent et l'expertise circulent du Nord au Sud. Et le Nord décide in fine de l’utilisation de cet argent».

Suisse: un semblant de colonialisme sans colonie

À travers son histoire, la Suisse n'a jamais possédé de colonies. Mais cette posture ne la met pas automatiquement à l'abri de toute dérive coloniale. 

«L’appareil lié au développement en Suisse est encore de type colonial, assène Elisio Macamo. L'idée qui prévaut est que la Suisse aide des pays à résoudre des difficultés causées par eux-mêmes en faisant fi du rôle de l'économie mondiale». Mais Elisio Macamo souligne qu'un débat critique a lieu également au sein de la société suisse ainsi que dans le milieu académique.

La Suisse reste à la pointe sur un point: lorsque des fonds en provenance de pays en développement et issus de la corruption aboutissent sur des comptes en Suisse, Berne reverse parfois ces sommes aux pays concernés par le truchement de projets d'aide. Avec l’objectif d’empêcher que l’argent ne soit réinjecté dans les milieux de la corruption. Une pratique qui n’est toujours bien comprise dans le Sud quand bien même les pays concernés sont alors écoutés.

Mais cette bonne intention ne convainc ni Elisio Macamo ni Faye Ekong. Voilà encore pour eux un comportement de type colonialiste. Elisio Macamo est surtout gêné par le récit d’une Suisse bien intentionnée servant de relais à des pays en développement supposés corrompus. Faye Ekong use d’une métaphore: «C'est comme si je retrouvais par hasard votre carte de crédit dans la rue et que j’apercevais sur le relevé des dépenses abusives en parfums et autres objets superflus. Au lieu de vous rendre votre carte de crédit, je décide alors d’aller au supermarché pour vous faire profiter de bons d’achat de fruits et légumes». Et d’ajouter: «Je comprends pourquoi la Suisse agit ainsi, mais ne suis pas certain que dans le climat actuel il s’agisse-là d’une panacée».

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