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«Les talibans ne sont pas seulement les méchants»

Une famille afghane dans les rues de Kaboul en août 2021. Copyright 2021 The Associated Press. All Rights Reserved.

En vingt ans, les talibans ont également changé. Voilà ce que pense Ramia Abdul Wakil, une double-nationale suisse et afghane. Selon elle, la vision occidentale de l'Afghanistan est biaisée.

Ce contenu a été publié le 27 août 2021 - 11:11

Ramia Abdul Wakil est née en Afghanistan. Issue d’une famille au passé socialiste, elle fuit son pays lors de l’arrivée au pouvoir des Moudjahidin en 1992. Son père, ancien diplomate et homme politique afghan de premier plan, ses frères, ses sœurs et elle trouvent refuge en Suisse. Elle est adolescente.

Après dix années passées sur le sol helvétique, dont la grande majorité à Genève, elle obtient la naturalisation et devient suisse.

Ramia Abdul Wakil

Ramia Abdul Wakil est actuellement consultante pour la Fondation Earth Focus. Elle a une grande expérience dans le domaine du développement, des droits de l'humain et liés au genre et a travaillé aussi bien pour des organisations civiles que des institutions gouvernementales en Suisse et à l'étranger. Elle est titulaire d'une licence en relations internationales de l'École de diplomatie et des relations internationales de Genève (GSD) et d'un diplôme postgrade en gestion des conflits et du développement de l'Open University de Londres.

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En 2013, elle a l’occasion de repartir dans son pays natal en tant que collaboratrice d’une organisation non gouvernementale (ONG) spécialisée dans l’émancipation des femmes. Au bout d’un an, elle rejoint ensuite la Direction du développement et de la coopération Suisse (DDC), l’organe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en charge des activités de coopération internationale de la Suisse. Elle travaille deux ans pour la DDC puis un an pour l’ambassade canadienne à Kaboul. En 2017, des obligations familiales l’obligent à revenir en Suisse.

SWI swissinfo.ch: À quoi ressemblait Kaboul au moment où vous y viviez il y a quelques années?

Ramia Abdul Wakil est suisso-afghane et vit à Genève. MÀD

Ramia Abdul Wakil: La sécurité était précaire, il y avait assez régulièrement des attentats à la bombe, mais la ville était tout de même plus sûre que le reste du pays, où c’était véritablement la guerre. Lorsque je suis retourné dans mon pays d’origine en 2013, je savais à quoi m’attendre. Je connaissais la réalité du terrain puisque je m’étais rendue quatre fois en Afghanistan entre 2001 et 2013. Je ne sortais pas beaucoup pour des raisons sécuritaires et aussi à cause du passé politique de ma famille, qui était connu là-bas.

Comment s’est passée votre intégration à Kaboul?  

Il n’a pas été facile de se faire accepter en tant que double nationale. En même temps, la connaissance des deux pays m’a permis de bâtir des ponts, ce qui a été un avantage en fin de compte. En outre, il n’y a pas qu’une mentalité afghane, elles sont multiples. Pour des raisons de sécurité, il est donc important de constamment s’adapter à la réalité du terrain. Le fait d’être une femme n’a bien sûr pas facilité les choses.

À propos des femmes, justement, durant l’occupation américaine de ces vingt dernières années, elles ont acquis des droits qu’elles risquent désormais de perdre de nouveau sous le régime taliban. Cela vous inquiète-t-il?

Je pense que la situation des femmes est inextricablement liée à la sécurité et à l’économie. Ce n’est pas le bon moment pour s’occuper des questions de genre. La population vit dans une telle pauvreté que, pour l’instant, il faut se concentrer sur ses besoins primaires, comme l’accès à la nourriture, au logement et aux soins.

Les femmes afghanes sont fortes. Elles l’ont prouvé durant toutes ces années de souffrance. Elles continueront de se battre et de défendre leurs intérêts. Par ailleurs, celles qui vivaient dans les villes ont pu bénéficier du système mis en place par les Occidentaux et ne feront désormais plus marche arrière.

Campagne de collecte de fonds pour l'Afghanistan

La Chaîne du Bonheur, la plateforme de collecte de fonds et de solidarité humanitaire de la Suisse, collecte des dons pour atténuer les conséquences de la crise en Afghanistan.  

Les dons avec la mention "Afghanistan" peuvent être effectués en ligne sur www.bonheur.ch ou par e-banking au numéro de compte IBAN CH82 0900 0000 1001 5000 6.

La Chaîne du Bonheur est soutenue par SRG SSR, à laquelle appartient également swissinfo.ch. Elle travaille également avec des médias et des entreprises privées.

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Qu’en est-il du reste de la population, qui a aussi goûté à une certaine forme de liberté économique, politique, éducative?

Durant les quatre années que j’ai passées à Kaboul, j’ai été en contact avec toutes les couches de la société. Et il me semble que la classe moyenne a le plus profité de la relative sécurité et des opportunités économiques que la communauté internationale et les ONG ont apportées. Ces personnes ont obtenu quelques droits et libertés et des bénéfices économiques. Cependant, les pauvres, qui constituent la grande majorité des Afghans dans les zones rurales, n'en ont pas bénéficié. Au contraire, ils ont sombré encore plus dans la pauvreté.

Le système économique actuel, qui dépend de l'aide, est sur le point de s'effondrer en raison de l'arrêt du versement de fonds par les institutions financières internationales et du gel des réserves du gouvernement afghan par les États-Unis. Pour moi, cela montre clairement qu'une structure économique, politique et militaire créée artificiellement, qui n'a pas pu se développer grâce à son peuple, est vouée à l'échec dès le retrait de l'aide étrangère.  

Aujourd’hui, la classe moyenne s’inquiète de ses droits politiques et c’est tout à fait compréhensible, mais il s’agit d’une minorité. L’écrasante majorité des Afghans et des Afghanes, peu importe leur ethnie ou religion, ne demande qu’une chose: la sécurité et la fin de quarante années de conflit!

Qu’en est-il des talibans?

En vingt ans, toute la population afghane a évolué, les talibans aussi. Ceux-ci ne pourront pas agir de la même manière qu’ils l’ont fait avant 2001, car les gens qui ont goûté à la liberté vont résister. Le changement doit venir du peuple afghan lui-même. La construction d'une nation appartenant au peuple afghan et dirigée par des Afghans prend du temps, et le pays va d'abord vivre une période trouble.

Maintenant je pense qu’il faut laisser l’histoire suivre son cours. Une démocratie ne se construit pas en un jour. En Afghanistan, le cours de l’histoire a sans cesse été interrompu par les occupations successives. Et on a vu qu’elles n’ont rien amené de positif.

Pensez-vous que l’on puisse faire confiance aux talibans lorsqu’ils disent qu’ils ne restreindront pas les libertés et ne poursuivront pas les personnes qui ont collaboré avec les forces occidentales?

Difficile à dire pour l’instant. Il faut bien faire la différence entre ce que disent les leaders et ce qui se passe sur le terrain, dans les campagnes. Les talibans ne sont pas organisés comme une véritable armée. Il ne s’agit pas d’un système institutionnalisé, structuré. Donc il ne faut pas s’attendre à une cohérence immédiate entre les annonces et les faits.

Toutefois, les talibans ont besoin d’une reconnaissance par la communauté internationale, car le pays n’est économiquement pas indépendant. Ils vont donc devoir respecter quelques conditions.

Ces gens aussi sont traumatisés et fatigués par les années de guerre. Lorsque j’étais à Kaboul, j’ai réalisé qu’il était important de comprendre leur point de vue. Dans les campagnes, les combattants ne font que défendre leur pays contre l’envahisseur. Pour eux, il s’agit d’une cause sacrée. Nous devons analyser et contextualiser leur version de l'histoire afin de comprendre la cause profonde du conflit, au lieu d’étiqueter les belligérants comme étant bons ou mauvais. Les talibans ne sont pas seulement les méchants, il faut voir au-delà des apparences. Les griefs sont réels des deux côtés.

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