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«Les polices de caractères sont les habits des mots»

2021 Andrew Lichtenstein

La Suissesse Nina Stoessinger est créatrice de caractères typographiques et professeure à New York. Où trouve-t-elle l’inspiration pour créer une nouvelle police? Comment vit-elle à Brooklyn? Entretien. 

Ce contenu a été publié le 22 juillet 2021 - 13:17
Isabelle Bannerman, texte et Andrew Lichtenstein, photos

SWI swissinfo.ch: Vous concevez de nouvelles polices de caractères, dont l’une est en lice pour devenir la nouvelle police standard de Microsoft. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans le design typographique?

Nina Stoessinger: Mon parcours jusqu’au design typographique a été très sinueux. J’ai ignoré pendant longtemps que ce métier existait. Au départ, je voulais être journaliste. J’ai toujours été intéressée par le texte. Mon père est acteur de théâtre et ma mère est autrice, éditrice et journaliste. Les textes et les livres ont toujours été importants dans ma famille quand j’étais enfant.

À un moment, j’ai réalisé à quel point j’aimais le design, alors je suis partie étudier le design multimédia en Allemagne. Pendant le premier semestre, nous avons eu une introduction aux proportions des lettres majuscules romaines et nous les avons dessinées sur papier. Et je suis tombée amoureuse. J’ai été séduite par l’idée qu’il s’agissait de l’interface entre la forme, le langage et la narration. C’est comme ça que j’ai accroché.   

Comment êtes-vous arrivée là où vous en êtes aujourd’hui? 

J’ai suivi un cours postuniversitaire de création de caractères à l’Université des Arts de Zurich. Quelques années plus tard, j’ai fermé mon propre studio de création pendant un an et j’ai obtenu une maîtrise ès arts en design typographique à la Royal Academy of Art de La Haye, l’un des rares endroits au monde où l’on peut obtenir un diplôme dans cette matière. J’ai trouvé que la création de caractères était une discipline assez compliquée à aborder. Cela fait maintenant cinq ans que je travaille à plein temps chez Frere-Jones TypeLien externe [un bureau de design typographique à New York]. 

Une impression d'essai de la police Empirica, en cours de développement par Frere-Jones Type. Les retours des utilisateurs sont recueillis et servent par la suite de base à d'éventuels ajouts et modifications. Andrew Lichtenstein

Comment s’est passé votre déménagement à New York et le début de votre nouvelle vie? 

J’ai toujours voulu vivre à New York. C’est ma ville préférée au monde. Mais y emménager a aussi été plus difficile que je ne m’y attendais. J’avais déjà visité New York auparavant et j’avais des amis ici. J’avais un emploi en vue. Je pensais donc savoir ce qui m’attendait. Mais vivre réellement ici, dans cet environnement où tout va si vite, est bien plus intense que la vie que je menais en Suisse.

Ceci dit, quand on vit dans une grande ville comme New York, on a des attaches dans le quartier où l’on vit. On connaît les gens, on se dit bonjour, on discute un peu, on constitue son petit écosystème. Je vais tout le temps dans le même magasin et dans les mêmes bars. On ne se sent pas trop submergé, surtout ici à Brooklyn. C’est en allant de Brooklyn à Manhattan qu’on a vraiment l’impression d’un voyage à New York! J’adore cette ville, surtout maintenant que la vie et l’énergie ont repris.  

La ville est-elle aussi une inspiration pour votre travail? 

Complètement. Il y a des lettres partout autour de moi ici!

Je passe beaucoup de temps à simplement observer les panneaux qui m’entourent, les graffitis, et toutes les formes de lettres qui croisent mon chemin. Ce qui est très intéressant pour moi ici, c’est la grande variété de lettrages et de signalisations soignés, professionnels, tandis que d’un autre côté, certaines choses sont très brutes... comme une extension de la tradition des lettres manuscrites. Et bien sûr on trouve l’inspiration dans des endroits inattendus, comme les camions-poubelles ou les camions-citernes.

Je pense que c’est le genre de changement qui résulte aussi du fait de partir vivre ailleurs: tout paraît différent. Maintenant quand je retourne en Suisse, je remarque des choses que je n’avais jamais vues avant, simplement parce que j’étais trop immergée dedans.  

Y a-t-il une journée-type dans la vie d’un ou d’une designer typographique? 

Cela dépend de l’étape du processus de création d’une nouvelle police dans laquelle on se trouve. En ce moment, je suis en train d’esquisser de nouveaux caractères, ce qui signifie que je passe vraiment mon temps à dessiner. Dessiner une police de caractères consiste essentiellement en un aller-retour entre le dessin des lettres, une par une, et les essais: on les imprime pour les voir en contexte et voir ce qui fonctionne. L’autre partie de mon travail est plus technique, et consiste à produire les polices de caractères dans tous les formats que nos clients vont utiliser.

Je donne aussi un cours de design typographique à l’École d’art de YaleLien externe. J’alterne les semestres avec Tobias Frere-JonesLien externe, notre directeur de création. Il a donné pendant longtemps ce cours, qui était toujours pris d’assaut. C’est très gratifiant pour moi de pouvoir transmettre cette profession à de nouvelles personnes qui s’y intéressent, d’autant que j’ai eu du mal à savoir qu’elle existait.  

L'Essex Market dessert le quartier du Lower Eastside de New York depuis de nombreuses années. En 2019, le marché a changé d’emplacement et a reçu une nouvelle police de caractères pour toute la signalétique des étals. Andrew Lichtenstein

Comment différenciez-vous un nouveau design de toutes les polices de caractères qui existent déjà? 

Si l’on crée une police destinée à une lecture continue, le défi est de faire en sorte qu’elle ne se démarque pas trop, sinon elle déconcentre la personne qui lit. C’est relativement difficile et c’est aussi, je pense, une raison pour laquelle beaucoup de polices de caractères à empattement («serif») se ressemblent souvent pour un œil non averti.

A l’inverse, si l’on fait quelque chose pour un titre ou une affiche, qu’il y a juste une petite quantité de texte en grand format, on peut être beaucoup plus créatif.

L’historienne Beatrice Warde a inventé l’expression «les polices de caractères sont les habits des mots». Mes élèves craignent souvent que leurs polices de caractères soient ennuyeuses et se demandent comment leur insuffler leur personnalité. Mais en vérité, cela arrivera de toute façon parce que vous êtes vous, que vous avez vos propres inspirations, qui ne vous quittent pas et que vous apportez à votre travail.  

Et quand une nouvelle famille de caractères est prête, comment lui trouvez-vous un nom? 

Il y a une série de critères auxquels nous pensons quand on cherche un nouveau nom.

Une chose que nous essayons de faire est de choisir un nom qui rend bien lorsqu’il est écrit dans ladite police. Dans l’idéal, on veut donc avoir un mot qui met en valeur certaines des lettres importantes qui illustrent le design, par exemple un «G» majuscule.

En ce qui concerne les sources d’inspiration, j’essaie souvent de penser à ce que m’évoque un design. Par exemple, si c’était un objet, de quoi serait-il fait? Certaines polices de caractères donnent l’impression d’être faites de bois ancien ou de métal, et cela peut être un point de départ pour trouver un nom.

Dans le cas de Seaford, la police que nous avons faite pour Microsoft, le processus a été plus simple parce qu’ils avaient des instructions pour le titre de travail: il fallait utiliser le nom d’un lieu du Nord-Ouest du Pacifique. Alors nous avons simplement établi une longue liste avec tous les noms de lieux, puis nous l’avons filtrée selon la longueur et la sonorité des mots. Nous avons finalement choisi le nom Seaford parce qu’il nous paraissait général tout en étant agréable à l’oreille, facile à retenir et à prononcer.  

Quand saurez-vous si Seaford est retenu pour être la nouvelle police de caractères standard pour Windows? 

Probablement en 2022, mais à ce stade c’est difficile à dire. En ce moment ils sont en train de recueillir les retours des utilisateurs, car la police de caractères est déjà disponible dans Microsoft Office. Nous avons aussi reçu des retours de notre côté, alors nous avons fait quelques ajouts et modifications.  

Avez-vous une police de prédilection? 

Une blague circule chez les designers typographiques. Elle dit que quoi qu’on nous demande, la réponse sera «cela dépend». Et dans ce cas, ma réponse serait que je n’ai pas une police de caractères préférée, car cela dépend de l’usage pour lequel je la recommanderais. 

À la fin d'une journée passée à créer des «habits» pour les mots que nous utilisons, Nina prend un verre dans une bar de Brooklyn. Andrew Lichtenstein

Mais il y a des polices qui sortent du lot à mes yeux, car elles constituent des prouesses de savoir-faire et de création. L’une d’entre elles est une police très ancienne, inventée par Nicholas JensonLien externe en 1470, donc peu de temps après l’invention par [Johannes] Gutenberg de l’imprimerie à caractères mobiles, qui nous paraissent très anciens. Nicholas Jenson a créé la première police de caractères romains. Et que ce soit en termes de proportions ou d’équilibre des formes, elle paraît encore totalement crédible aujourd’hui, un demi-millénaire plus tard, ce qui n’est pas un mince exploit. 

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